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Michel Rio
Morgane

Paris, Seuil, 1999, 200 pages.


Rio est fatigué. Ca tombe bien, nous aussi. Marre des romans sur le roman du pourquoi du roman mais j'ai été violé(e) alors j'ai le droit d'écrire ? Assez des stylisations plus souvent vaines qu'habiles ? Ras-la-soupière des vaniteuses séances d'exhibitionnisme rive gauche ? Pas le temps néanmoins de partager des Confessions, d'inviter l'Homme sans qualités ou d'arpenter une Montagne magique ? Prenez un roman de Rio, n'importe lequel, lisez le d'une traite, voilà : une heure et demi de réconciliation littéraire en forme d'excitation intellectuelle, de prégnance des chairs et de saveur des mots.

Morgane, bien qu'inférieur aux autres romans de Rio, produit à nouveau ce miracle. Cette fée démythifiée et extirpée des enfantillages de la légende arthuréenne, devient une égérie post-moderne sur fond de tragédie grecque.

Trop belle et trop avisée pour supporter les hommes, pas assez distante de Merlin, son précepteur et amant, pour vivre avec lui, trop méchante pour passer inaperçue, Morgane est bannie du royaume humaniste que Merlin a édifié en un siècle de conseil des princes combattants. Recluse sur son île en compagnie de parias en guise de cour, elle bâtit une Cité utopique, prospère et inexpugnable. Ni ses expériences scientifiques, ni ses victoires guerrières ni ses jeux saphiques ne la sauvent de la mélancolie. Tout ça va mal finir, à moins que… L'intrigue est loin d'égaler le dépaysement de Tlacuilo, l'épopée de Mélancolie Nord, la maîtrise de Faux-pas, les pirouettes des Jungles pensives, l'harmonie de Merlin, l'élégance de Manhattan terminus, ou la virtuosité de La Mort.

Elle flatte cependant les mêmes obsessions. Rio brasse la guerre, l'amour, la connaissance, la mort, l'inceste, la création ou encore l'homosexualité féminine, comme les boulangers parisiens devraient pétrir leur pâte : avec méthode, logique et scrupulosité. On craint la copie de philo made by Compte-Sponville, la fougasse rustaude qui colle aux dents et pèse sur l'estomac. On redoute l'exercice égotiste, la brioche gonflée d'air aussi arrogante qu'insipide. Mais Rio surprend à nouveau : de ses matériaux amorphes et immuables, il tire une œuvre altière, une fière baguette goûtue et croustillante à souhait, dressée en phallus conquérant.

Objet littéraire brillant qui résiste, nous dit la notule, aux classifications des thésards de tous les pays, le travail de Rio touche d'abord par le style. Sans lui, les "mourir c'est dur, heureusement l'amour peut nous sauver" friseraient vite l'indigeste. Une phrase de Rio se déguste, impossible de l'avaler d'un trait. Vocabulaire encyclopédique, érudition magistrale, précision maniaque, rhétorique subtile, rythme ample déployé sans hâte : ça change des Angot, Houellebecq, Nothomb et autres vestiges durassiens. Bref : de "l'ancien roman", du Poe plutôt que du Sarraute.

Rio pourrait se contenter de nostalgie littéraire, et plagier Barrès sans plus de talent que "l'école de Brive". L'effet engendré par le décalage entre l'épaisseur du style et l'ingénuité du propos l'en sauve. Le style de Rio redonne vigueur, éclat et fraîcheur à des sensations universelles épuisées par les transcendances dont le moindre prosateur les affublent. Le procédé est explicite dans Le Principe d'incertitude : si l'ambition métaphysique le dispute à la quête désirante, celle-là n'est poursuivie que pour donner valeur à celle-ci par la preuve de sa vanité.

Le principal intérêt de Morgane, en fait, ce sont les vingt pages reprises de Merlin. Les néophytes feraient bien de commencer par ce livre. Parce que Morgane ressemble davantage à un cadeau pour fan en manque qu'à une œuvre originale. Une juxtaposition de chapitres en "best of Michel Rio", en somme. D'ailleurs, la couverture est moche comme une compil' dance. Frustrant, mais excusable : je suis fan.

Baz

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