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Jack London
 – LE TALON DE FER
(le Temps des Cerises)
- HISTOIRES DES SIECLES FUTURS
(10x18)
- LE PEUPLE DE L’ABIME
(Libretto)
- LE LOUP DES MERS
(Libretto)
et autres titres


Tous les lecteurs ont un jour croisé le chemin de Jack London, ne serait-ce qu’au travers de son roman le plus vendu, adapté, commenté et… lu jusqu’alors : "l’Appel de la Forêt". Dans ce livre magnifique, Jack London livrait un roman tous publics hypnotique au travers de la destinée des pionniers du Grand Nord et d’un chien-loup, en même temps qu’il réfléchissait sur la notion d’aventure humaine et de confrontation entre la nature, sauvage et en expansion, et la petitesse des hommes. London introduisait son thème favori, celui de la résistance au destin et au cours de l’Histoire. "L’Appel de la Forêt" était déjà cruel en soi mais parcouru par un souffle qui renvoyait aux grands récits d’aventures caractéristiques de son siècle, des contes journalistiques d’Albert Londres aux incroyables romans de R.L Stevenson, tout aussi noirs et désabusés ("l’Ile au trésor", "Défunte Océanie", le gigantesque "Dans les Mers du Sud"). Ce renvoi était suffisamment explicite pour que le désespoir passe à l’as et que la beauté de l’élan mortuaire l’emporte sur la dramaturgie.

Pour des raisons qu’on ignore, les éditeurs sont en train de faire revivre l’écrivain majeur qu’est London au travers de ses autres romans, plus nombreux et plus lucides, d’inspiration socialiste parus, au début des années 1910, dans des revues politiques et des magazines US. London a, en effet, été le premier grand auteur marxiste de ce siècle, le plus grand analyste fictionnel des rapports de classes qui se sont installés à son époque et nous sont parvenus au travers du système capitaliste. Contrairement à Jules Verne – à qui on peut le comparer pour la puissance des visions et l’ambition de ses récits – London n’a pas une croyance démesurée dans l’effet multiplicateur du progrès. Il constate, à partir de son travail de journaliste et de son expérience d’homme qui écrit, l’aggravation des inégalités sociales et l’apparition de nouvelles formes d’esclavage. C’est ce dont il est question ici et dans la plupart de ses livres. Que restera-t-il de l’homme quand les changements qui sont en cours auront déroulé leur bobine ? Combien donner de la peau de ceux qui seront exclus par le système ? Jusqu’où iront ceux qui s’enrichissent dans l’assujettissement de leurs ouvriers ? 

Dans "Le peuple de l’abîme", il raconte comment il a passé plusieurs mois à naviguer dans les couches inférieures de New York au milieu des clochards et des paumés. Les bastons, l’alcoolisme, le froid, les passages à tabac, l’errance. L’évocation est brutale, terrible à bien des égards et visionnaire en ce qu’il perçoit déjà comment ceci va se terminer. London raconte l’exclusion cent ans avant les historiens. Il invente les SDF et les sauve d’un coup de machine à écrire. C'est un travail d'enquête qui ferait rougir tous les journalistes bien pensants d'aujourd'hui.

Plus intéressante encore est l’œuvre d’anticipation du bonhomme. Car London est aussi auteur de science-fiction. Et là les rééditions sont phénoménales parce qu’elles montrent que London est, tout simplement, le plus grand auteur de science-fiction à caractère politique qui ait jamais écrit au XIXème. Dans le "Talon de Fer", London imagine qu’une révolution socialiste éclate aux Etats-Unis et est sévèrement réprimée par les conservateurs. Des Communes se forment à Chicago et ailleurs, des traîtres ont infiltré le mouvement ouvrier, des "jaunes" se vendent contre des positions dans la nouvelle société, des hommes périssent, des têtes tombent, des gens s’aiment. "Le Talon de Fer" marque l’apposition d’un joug infâme sur le monde et l’affirmation sans conteste de la domination bourgeoise à caractère balladuro-fasciste. Cette domination qui passe par le contrôle de la presse, le contrôle de la mémoire collective et du récit historique des événements est décrite avec des raffinements qui rappellent Orwell. London nappe le tout d’une histoire d’amour inter-classes à faire se pamer les amoureux du "Titanic" de Cameron. Néanmoins, alors qu’Orwell dénonçait en creux et en avance les totalitarismes (Staline et là on simplifie), London est déjà cinquante ans plus loin. Il critique Balladur et la droite sournoise, il critique la gauche caviar, l’organisation du système d’informations en multinationales. Il critique la langue de bois et le politiquement correct. En cela, "Le Talon de Fer" est mille fois plus pertinent et intéressant aujourd’hui que disons… "1984". London ne s'en prend pas aux formes les plus violentes d'oppression mais à ces vagues de fond, malicieuses et écœurantes, qui lui permettent de croître dans le dos du monde. Par moment, on croit lire du super-Conrad (l'Anarchiste) mais London est plus lyrique, plus ambitieux, plus hugolien dans sa manière de fixer les destins.

Avec ses "Histoires des siècles futurs", London franchit encore un cap et donne un aperçu de tout ce qui s’est fait et se fera jusqu’en 2734, écrit-il. Il anticipe la guerre bactériologique, la guerre nucléaire (l’Ennemi du monde entier) avec une lucidité sidérante et sans perdre de sa saveur épique, le réveil de la Chine puis, avec "Goliath", travaille sur la notion de sauveur et de communication. Le merveilleux n’agit pas comme un baume pour le cœur mais comme le vecteur implacable de l’idéologie. Pour London, la superstructure sociale et politique n’est jamais que le produit de l’infrastructure, elle-même issue du rapport brutal et sévère des forces économiques. Le fantastique est rationalisé à l’extrême. L’irréalité fait écho à des faits précis et totalement actuels. On s’attend à trouver les noms d’aujourd’hui : Monsanto, CNN, Vivendi. London nous en fait grâce et nous laisse le soin de compléter les blancs historiques. 
Le plus sinistre, c’est que la vision noire de London s’avère d’une grande justesse. Rien de ce qu’il a écrit n’est faux. Tout s’est passé ou se passera dans les années à venir. On se prend à trembler d’effroi et d’admiration. Dantec n’a qu’à bien se tenir. Le retour de London dans la peste écarlate le laisse à la traîne avec toutes ses tentatives cyber-punk. London réalise le tour de force de s’imposer à presque cent ans de distance comme l’auteur le plus contemporain, le plus engagé et le plus à la pointe du combat contre la bourgeoisie. Il fait appel à un récit en armes, séduisant en diable, pour montrer, parfois à la truelle, parfois à la grenade, ce qui se passe.

Dans une dernière interview, il déclarait : "Vous pouvez vous demander pourquoi je suis pessimiste ; je me le demande souvent moi-même. Je possède la chose la plus précieuse au monde : l’amour d’une femme ; j’ai de beaux enfants, j’ai beaucoup d’argent ; j’ai du succès comme écrivain ; j’ai beaucoup d’hommes qui travaillent pour moi (…)Je vois les choses sans passion, scientifiquement, et tout m’apparaît le plus souvent sans espoir. Après de longues années de travail et de croissance, les gens sont plus mal à l’aise que jamais. Il y a une puissante classe dominante qui a l’intention de consolider ses possessions. Je vois des années d’effusions sanglantes. Je vois la classe dirigeante qui engage des armées de meurtriers pour maintenir les travailleurs sous sa domination, pour les vaincre s’ils tentaient de déposséder les capitalistes. C’est pourquoi je suis pessimiste. Je vois les choses à la clarté de l’Histoire et des lois de la nature."

1910 ou quelque chose comme ça. London ne parlait pas du XXème siècle. Il désignait sans doute celui qui vient. Avant de partir en vacances, on peut s’acheter une conscience sociale et de l’intelligence pour pas cher au rayon antiquités socialistes. Lettre L... comme génie.

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