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Tous les lecteurs ont un jour croisé le chemin de Jack London, ne serait-ce quau travers de son roman le plus vendu, adapté, commenté et
lu jusqualors :
"lAppel de la Forêt". Dans ce livre magnifique, Jack London livrait un roman tous publics hypnotique au travers de la destinée des pionniers du Grand Nord et dun
chien-loup, en même temps quil réfléchissait sur la notion daventure humaine et de confrontation entre la nature, sauvage et en expansion, et la petitesse des
hommes. London introduisait son thème favori, celui de la résistance au destin et au cours de lHistoire.
"LAppel de la Forêt" était déjà cruel en soi mais
parcouru
par un souffle qui renvoyait aux grands récits daventures caractéristiques de son siècle, des contes journalistiques dAlbert Londres aux incroyables romans de R.L
Stevenson, tout aussi noirs et désabusés ("lIle au trésor",
"Défunte Océanie", le gigantesque "Dans les Mers du
Sud"). Ce renvoi était suffisamment explicite pour que le désespoir passe à las et que la beauté de lélan mortuaire lemporte sur la dramaturgie.
Pour des raisons quon ignore, les éditeurs sont en train de faire
revivre lécrivain majeur quest London au travers de ses autres
romans, plus nombreux et plus lucides, dinspiration socialiste
parus, au début des années 1910, dans des revues politiques et des
magazines US. London a, en effet, été le premier grand auteur
marxiste de ce siècle, le plus grand analyste fictionnel des rapports
de classes qui se sont installés à son époque et nous sont parvenus
au travers du système capitaliste. Contrairement à Jules Verne
à qui on peut le comparer pour la puissance des visions et lambition
de ses récits London na pas une croyance démesurée dans leffet multiplicateur du progrès. Il constate, à partir de son travail de journaliste et de son expérience dhomme qui écrit, laggravation des inégalités
sociales et lapparition de nouvelles formes desclavage. Cest ce dont il est question ici et dans la plupart de ses livres. Que restera-t-il de lhomme quand les
changements qui sont en cours auront déroulé leur bobine ? Combien donner de la peau de ceux qui seront exclus par le système ? Jusquoù iront ceux qui
senrichissent dans lassujettissement de leurs ouvriers ?
Dans "Le peuple de labîme", il raconte comment il a passé plusieurs mois à naviguer dans les couches inférieures de New York au milieu des clochards et des paumés.
Les bastons, lalcoolisme, le froid, les passages à tabac, lerrance. Lévocation est brutale, terrible à bien des égards et visionnaire en ce quil perçoit déjà comment
ceci va se terminer. London raconte lexclusion cent ans avant les historiens. Il invente les SDF et les sauve dun coup de machine à écrire. C'est un travail d'enquête
qui ferait rougir tous les journalistes bien pensants d'aujourd'hui.
Plus intéressante encore est luvre danticipation du bonhomme. Car London est aussi auteur de science-fiction. Et là les rééditions sont phénoménales parce
quelles montrent que London est, tout simplement, le plus grand auteur de science-fiction à caractère politique qui ait jamais écrit au XIXème. Dans le
"Talon de Fer", London imagine quune révolution socialiste éclate aux Etats-Unis et est sévèrement réprimée par les conservateurs. Des Communes se forment à Chicago et
ailleurs, des traîtres ont infiltré le mouvement ouvrier, des "jaunes"
se vendent contre des positions dans la nouvelle société, des hommes périssent, des têtes
tombent, des gens saiment. "Le Talon de Fer" marque lapposition dun joug infâme sur le monde et laffirmation sans conteste de la domination bourgeoise à
caractère balladuro-fasciste. Cette domination qui passe par le contrôle de la presse, le contrôle de la mémoire collective et du récit historique des événements est
décrite avec des raffinements qui rappellent Orwell. London nappe le tout dune histoire damour inter-classes à faire se pamer les amoureux du
"Titanic" de Cameron. Néanmoins, alors quOrwell dénonçait en creux et en avance les totalitarismes (Staline et là on simplifie), London est déjà cinquante ans plus loin. Il critique Balladur
et la droite sournoise, il critique la gauche caviar, lorganisation du système dinformations en multinationales. Il critique la langue de bois et le politiquement correct.
En cela, "Le Talon de Fer" est mille fois plus pertinent et intéressant aujourdhui que
disons
"1984". London ne s'en prend pas aux formes les plus violentes
d'oppression mais à ces vagues de fond, malicieuses et écurantes, qui lui permettent de croître dans le dos du monde. Par moment, on croit lire du super-Conrad
(l'Anarchiste) mais London est plus lyrique, plus ambitieux, plus hugolien dans sa manière de fixer les destins.
Avec ses "Histoires des siècles futurs", London franchit encore un cap et donne un aperçu de tout ce qui sest fait et se fera jusquen 2734, écrit-il. Il anticipe la guerre
bactériologique, la guerre nucléaire (lEnnemi du monde entier) avec une lucidité sidérante et sans perdre de sa saveur épique, le réveil de la Chine puis, avec
"Goliath", travaille sur la notion de sauveur et de communication. Le merveilleux nagit pas comme un baume pour le cur mais comme le vecteur implacable de
lidéologie. Pour London, la superstructure sociale et politique nest jamais que le produit de linfrastructure, elle-même issue du rapport brutal et sévère des forces
économiques. Le fantastique est rationalisé à lextrême. Lirréalité fait écho à des faits précis et totalement actuels. On sattend à trouver les noms daujourdhui :
Monsanto, CNN, Vivendi. London nous en fait grâce et nous laisse le soin de compléter les blancs historiques.
Le plus sinistre, cest que la vision noire de London savère dune grande justesse. Rien de ce quil a écrit nest faux. Tout sest passé ou se passera dans les années
à venir. On se prend à trembler deffroi et dadmiration. Dantec na quà bien se tenir. Le retour de London dans la peste écarlate le laisse à la traîne avec toutes ses
tentatives cyber-punk. London réalise le tour de force de simposer à presque cent ans de distance comme lauteur le plus contemporain, le plus engagé et le plus à
la pointe du combat contre la bourgeoisie. Il fait appel à un récit en armes, séduisant en diable, pour montrer, parfois à la truelle, parfois à la grenade, ce qui se
passe.
Dans une dernière interview, il déclarait : "Vous pouvez vous demander pourquoi je suis pessimiste ; je me le demande souvent moi-même. Je possède la chose la
plus précieuse au monde : lamour dune femme ; jai de beaux enfants, jai beaucoup dargent ; jai du succès comme écrivain ; jai beaucoup dhommes qui
travaillent pour moi (
)Je vois les choses sans passion, scientifiquement, et tout mapparaît le plus souvent sans espoir. Après de longues années de travail et de
croissance, les gens sont plus mal à laise que jamais. Il y a une puissante classe dominante qui a lintention de consolider ses possessions. Je vois des années
deffusions sanglantes. Je vois la classe dirigeante qui engage des armées de meurtriers pour maintenir les travailleurs sous sa domination, pour les vaincre sils
tentaient de déposséder les capitalistes. Cest pourquoi je suis pessimiste. Je vois les choses à la clarté de lHistoire et des lois de la nature."
1910 ou quelque chose comme ça. London ne parlait pas du XXème siècle. Il désignait sans doute celui qui vient. Avant de partir en vacances, on peut sacheter une
conscience sociale et de lintelligence pour pas cher au rayon antiquités socialistes. Lettre L... comme génie.
Myosotis
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