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Une résistance nécessaire
Tirs groupés.
In Situ et Shot. Déflagrations stridentes dans le paysage littéraire longtemps au chaud dans ses charentaises un peu démodées, mais, depuis peu,
sévèrement redéfini par larrivée dune pléthore décrivains retravaillant leur médium de lintérieur.
Ils sont attachés à lidée de ne pas courber léchine et de pervertir les
directives de linépuisable Bescherelles. On parle beaucoup de certains,
Angot,
Houellebecq,
Dantec ; moins dautres, plus discrets, plus posés, moins
poseurs sans doute. Plus déterminés aussi. La branche dure. Guyotat, Belhaj Kacem et
Bouvet. Leurs textes secouent nos tripes, arrachent à la vie ses vérités nauséeuses, titillent là où le couteau a déjà
stigmatisé. Année 2000. Année 00. Lexpérimentation langagière redevient lentement laxe essentiel de bouquins valant plus comme expérience que comme simple récit
fictionnel ou autobiographique.
Improbable texte de 1999, l'épine dorsale de In Situ est un fait réel relaté dans la
presse : le passage dune femme
à travers les barrages de sécurité des Jeux Olympiques
dAtlanta "avec une arme à feu dans son sac" ; du moins cest ce quattestent les caméras de vidéo surveillance. Sur
"elle", sa réalité physique, ses motivations, on napprendra en effet rien de plus. Est-ce une projection numérisée de nos cerveaux
paranoïaques ?
En tout cas, ce fantôme neuronal met en branle les mécanismes de survie de nos
sociétés
et déclenche une incroyable logorrhée verbale hypnotique, syncopée. En filigrane dune narration décharnée se dessine au trait fin le
désespoir naissant dune civilisation post-mortem naccordant plus de place aux désirs, à la volonté dêtre soi.
Patrick Bouvet, 38 ans au compteur, (ex-futur) rockeur, amateur dart et de collage sonore, invente une syntaxe musicale atypique basée sur la répétition obsédante de motifs et la copulation violente, incisive, de
mots ou dimages marquants. Son scalpel scrute une humanité fin de siècle aux fondements idéologiques
flous au sein de laquelle la raison scientifique flirte souvent avec les délires sécuritaires les plus exubérants. Emprisonné par
ses propres démons, lHomme apparaît comme le déclencheur de son atomisation mentale.
A force dun quadrillage oppressif laissant en marge toute tentative de rébellion, de travail intérieur, de spiritualité,
il subit sa solitude. "Nous travaillons dur pour que tout se passe bien"
clament les hauts parleurs de la morale populaire, dans le vide de zones périphériques infestées de cadavres ambulants. Les nôtres.
Shot, lui, sappuie sur une démarche plus intime et plus risquée formellement. Ce deuxième recueil sacharne à faire remonter à la surface les lambeaux dimages
ayant traversé le siècle dernier et, à force, formaté linconscient collectif. Enfant des premières images
télé arborant la posture de léclaireur, Patrick Bouvet décrypte,
triture les souvenirs en noir et blanc, les souvenirs peuplant notre cerveau, qui, par leur impact, ont influé sur notre imaginaire jusquà constituer une bonne part de nos individualités (assassinat de JFK, le Heysel, lautomutilation chez lartiste Gina
Pane
), jusquà les façonner au risque d'une totale perdition identitaire. La
prose urbaine est traversée de clairvoyances poétiques entièrement basées sur un jeu daccolades hallucinatoires mettant en miroir divers
événements
tournant autour de lacte terroriste ou de la violence. Sajoute alors à la lutte de lesprit tiraillé par dinnombrables mythes, une lecture très personnelle de lHistoire
récente hantée par le devenir du corps, de sa désintégration à Hiroshima jusquà sa (probable ?) disparition, enclenchée par le développement des nouvelles
technologies. Au-delà dune simple énumération dactes historiques, lacuité de la perception quasi shamanique développée au fil des pages
concourt à
nous laisser penser quune résistance savère nécessaire pour
se préserver des maltraitances directes citées précédemment, voire plus diffuses comme, par exemple,
le matraquage publicitaire à coup dicônes grotesques.
Ironie, un graphiste a collaboré au projet, réemployant loutil informatique si
convoité dans le domaine de la
pub à des fins volontairement critiques. Ce subtil détournement laisse évidemment apparaître lenjeu dun tel
livre : revenir à un littérature impliquée, provocante, pliant
la langue à un regard aiguisé observant scrupuleusement les failles dune contemporanéité éclatée. Et donner au mot une puissance suffisamment forte pour ne pas
laisser notre corporalité sécraser sous le poids du rouleau compresseur nommé Système, quil soit politique, scientifique, médiatique. Question de liberté. De survie.
Yannick
Nowak |