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Ciel à l'envers
de Patrick Bouvet
(extrait)
(plug'in Flash) 
Lecture à Séances d'écoute de Fév. 2000

bouvet.patrick.free.fr


 

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Lire aussi l'interview de Patrick Bouvet

In Situ / Shot
Patrick Bouvet
Editions de L’Olivier (1999-2000)


Une résistance nécessaire

Tirs groupés. In Situ et Shot. Déflagrations stridentes dans le paysage littéraire longtemps au chaud dans ses charentaises un peu démodées, mais, depuis peu, sévèrement redéfini par l’arrivée d’une pléthore d’écrivains retravaillant leur médium de l’intérieur. Ils sont attachés à l’idée de ne pas courber l’échine et de pervertir les directives de l’inépuisable Bescherelles. On parle beaucoup de certains, Angot, Houellebecq, Dantec ; moins d’autres, plus discrets, plus posés, moins poseurs sans doute. Plus déterminés aussi. La branche dure. Guyotat, Belhaj Kacem et Bouvet. Leurs textes secouent nos tripes, arrachent à la vie ses vérités nauséeuses, titillent là où le couteau a déjà stigmatisé. Année 2000. Année 00. L’expérimentation langagière redevient lentement l’axe essentiel de bouquins valant plus comme expérience que comme simple récit fictionnel ou autobiographique.

Improbable texte de 1999, l'épine dorsale de In Situ est un fait réel relaté dans la presse : le passage d’une femme à travers les barrages de sécurité des Jeux Olympiques d’Atlanta "avec une arme à feu dans son sac" ; du moins c’est ce qu’attestent les caméras de vidéo surveillance. Sur "elle", sa réalité physique, ses motivations, on n’apprendra en effet rien de plus. Est-ce une projection numérisée de nos cerveaux paranoïaques ? En tout cas, ce fantôme neuronal met en branle les mécanismes de survie de nos sociétés et déclenche une incroyable logorrhée verbale hypnotique, syncopée. En filigrane d’une narration décharnée se dessine au trait fin le désespoir naissant d’une civilisation post-mortem n’accordant plus de place aux désirs, à la volonté d’être soi.
Patrick Bouvet, 38 ans au compteur, (ex-futur) rockeur, amateur d’art et de collage sonore, invente une syntaxe musicale atypique basée sur la répétition obsédante de motifs et la copulation violente, incisive, de mots ou d’images marquants. Son scalpel scrute une humanité fin de siècle aux fondements idéologiques flous au sein de laquelle la raison scientifique flirte souvent avec les délires sécuritaires les plus exubérants. Emprisonné par ses propres démons, l’Homme apparaît comme le déclencheur de son atomisation mentale. A force d’un quadrillage oppressif laissant en marge toute tentative de rébellion, de travail intérieur, de spiritualité, il subit sa solitude. "Nous travaillons dur pour que tout se passe bien" clament les hauts parleurs de la morale populaire, dans le vide de zones périphériques infestées de cadavres ambulants. Les nôtres.

Shot, lui, s’appuie sur une démarche plus intime et plus risquée formellement. Ce deuxième recueil s’acharne à faire remonter à la surface les lambeaux d’images ayant traversé le siècle dernier et, à force, formaté l’inconscient collectif. Enfant des premières images télé arborant la posture de l’éclaireur, Patrick Bouvet décrypte, triture les souvenirs en noir et blanc, les souvenirs peuplant notre cerveau, qui, par leur impact, ont influé sur notre imaginaire jusqu’à constituer une bonne part de nos individualités (assassinat de JFK, le Heysel, l’automutilation chez l’artiste Gina Pane…), jusqu’à les façonner au risque d'une totale perdition identitaire. La prose urbaine est traversée de clairvoyances poétiques entièrement basées sur un jeu d’accolades hallucinatoires mettant en miroir divers événements tournant autour de l’acte terroriste ou de la violence. S’ajoute alors à la lutte de l’esprit tiraillé par d’innombrables mythes, une lecture très personnelle de l’Histoire récente hantée par le devenir du corps, de sa désintégration à Hiroshima jusqu’à sa (probable ?) disparition, enclenchée par le développement des nouvelles technologies. Au-delà d’une simple énumération d’actes historiques, l’acuité de la perception quasi shamanique développée au fil des pages concourt à nous laisser penser qu’une résistance s’avère nécessaire pour se préserver des maltraitances directes citées précédemment, voire plus diffuses comme, par exemple, le matraquage publicitaire à coup d’icônes grotesques. 

Ironie, un graphiste a collaboré au projet, réemployant l’outil informatique si convoité dans le domaine de la pub à des fins volontairement critiques. Ce subtil détournement laisse évidemment apparaître l’enjeu d’un tel livre : revenir à un littérature impliquée, provocante, pliant la langue à un regard aiguisé observant scrupuleusement les failles d’une contemporanéité éclatée. Et donner au mot une puissance suffisamment forte pour ne pas laisser notre corporalité s’écraser sous le poids du rouleau compresseur nommé Système, qu’il soit politique, scientifique, médiatique. Question de liberté. De survie.

Yannick Nowak

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