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Jean-Jacques Schuhl
Ingrid Caven
Gallimard
302 p, 110 F.


Tout petit, Charles était méprisé de ses camarades. Non, parce qu’il était juif – dans ce village, tous les enfants étaient de petits réfugiés juifs – mais parce qu’il était roux ; ce qui, bien entendu, est plus infamant que de porter l’étoile jaune. Un roux, dixit le narrateur, c’est un juif au carré. De cette expérience, il aura tiré – sans doute – une grande réserve, un art de s’effacer en toute circonstance. Charles n’existe pas, ou plutôt, il voudrait bien ne pas exister, dépouillant sa prose d’un lyrisme trop révélateur et ne braquant le projecteur que sur les figures qu’il côtoie : Mazar, double transparent du producteur de cinéma Rassam, Fassbinder, Ingrid Caven. Car il y a des façons moins obscènes que la poésie et l’étalage de bons sentiments pour dire son amour à une femme. On peut – tout simplement – lui offrir un livre. Lui faire comprendre qu’elle existe, elle et plus qu’une autre. C’est ce que Jean-Jacques Schuhl, arborant les traits – ô combien ressemblants – de Charles, a fait avec Ingrid Caven, la chanteuse, l’ex de Fassbinder, la femme dont il partage la vie depuis bientôt vingt ans.

Ingrid Caven, si elle n’est pas née avec le siècle, peut néanmoins prétendre – à sa façon – l’incarner : fille d’un officier allemand de la seconde guerre mondiale, elle a grandi et joué sur les ruines de l’Allemagne d’après-guerre avant de fréquenter des créateurs, et non des moindres, de la seconde moitié du vingtième siècle : Fassbinder – encore lui -, Wahrol, Saint-Laurent… Précisons qu’elle a tourné avec Eustache (que Schuhl a fréquenté), même si – sacrilège ! – celui-ci n’est jamais cité dans un roman qui se veut, par certains aspects, une chronique des années 70. Au vrai, ce roman qui n’en est pas un (peut-on parler d’autofiction ?) a revêtu plusieurs habits : récit biographique, chronique, manifeste esthétique, journal intime. Le plus habile certainement, étant la parfaite unité de l’ensemble et l’invisibilité totale des coutures. Certains partis-pris de l’auteur – le refus de la linéarité, la fragmentation et les va-et-vient constants entre passé et présent – y sont pour beaucoup.

Cette forme composite, mouvante, inclassable, est dictée par la présence simultanée de la nostalgie et de la volonté de ne pas s’en tenir à un passé que la distance embellit nécessairement. Comme le narrateur le dit lui-même, il s’agit d’un «livre-bilan». «Au seuil d’un nouveau millénaire», il importe de se retourner sur ses pas, de mesurer le chemin parcouru. Un monde est mort dont la lente agonie a été vécue, incarnée par certains personnages : les Fassbinder, les Mazar, les Wahrol - toujours les mêmes –, tous les décadents (ce n’est pas un hasard si le Velvet Underground, Baudelaire, Tzara sont cités comme références) de cette fin de siècle. Pédés, drogués, excentriques, maniaques, adeptes de la flambe et du chaos, mais aussi très cultivés, porteurs des valeurs d’une civilisation qui arrive à son terme et dont ils ont – à leur manière – consommé la défaite, ils auront vécu dans l’excès. «On the edge.» Ce sont des personnages romantiques, romanesques, de ceux qui ne conçoivent pas la vie autrement qu’en la brûlant par les deux bouts. Ce qu’à la même époque certains revendiquaient pour le peuple, qui se vautraient dans le marxisme ou une spiritualité de bazar, eux l’ont pris pour leur gueule. Sans aucune mauvaise conscience. Aucune utopie ne les portait, sinon une grande sensibilité esthétique et l’illusion que la «vraie vie», si elle n’était pas là, se trouvait dans les films. Ils ont joué, comme les gamins – sans doute – qu’on ne leur a pas laissé le temps d’être et qu’ils sont restés (je sais, c’est paradoxal) par la force des choses. Ils ont appris leurs émotions au cinéma, comme l’écrit si bien Jean-Jacques Schuhl. L’éternel histoire du bovarysme : après les avatars de Byron, ceux de Bogart, de Bette Davis, ou de Marlène Dietrich. C’est le cas de le dire, ils se font leur cinéma. S’il ne s’agissait pas de créateurs, et non des moindres, tous ces personnages seraient un peu ridicules, mais leur œuvre et la tendresse contenue avec laquelle Charles parle d’eux nous les rendent très attachants et – ô combien ! – vivants. C’est que tout cela n’est pas gratuit et que derrière l’hystérie, les enfantillages, se cachent de profondes blessures. La mort est partout présente, «L’absurde et le chaos». Le vide. Celui d’une époque et celui qu’ils portent en eux. La vie, si elle peut valoir quelque chose n’a d’autre ressource que d’imiter l’art (éternel histoire du bovarysme). Et c’est là, derrière cette chronique empreinte de la mélancolie nécessaire à l’exercice, que se profile une réflexion qui, si elle n’est pas toujours très originale, reste pertinente et complexe, sur l’art : les rapports de la vie avec l’art, ceux qu’entretiennent l’art et le monde.

Celui-ci prend ici le double aspect du masque et de la mythologie (celle d’Hollywood, qu’il s’agit de remplacer), à la fois protection et révélation, transfiguration. Ingrid Caven est le catalyseur de cette réflexion, son support. L’analyse de son jeu de scène, de son chant, donne au roman son orientation, son découpage. Entre la première et la dernière partie du roman, il y a la mue d’une artiste, son passage d’une «manière» à une autre. Ingrid Caven aussi, après sa période rose entame la bleue (à moins que ce ne soit l’inverse). La première partie nous la montre jouant les divas, les femmes fatales, mimant les stars de cinéma avec la distance et l’adhésion que l’exercice requiert («la brisure»). Ingrid est alors «prisonnière» du passé. Elle exsude une mythologie qui l’a nourrie mais dont il n’est plus, dès lors, question. A la fin, Ingrid parcourt New-York et essaie, à travers son chant, de reproduire les «bruits du monde». Une révolution esthétique s’opère en elle, qui annonce le siècle à venir, tentant – peut-être – non pas de s’y conformer bêtement, mais d’en traduire l’inhumanité croissante. L’art, du médium (la star, en l’occurrence), se recentre sur l’objet et ne se contemple plus, vainement, dans un miroir. Il retrouve le monde. Que faut-il en attendre ? C’est là toute la question.

Sylvain Bonnafoux

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