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Tout petit, Charles était méprisé de ses camarades. Non, parce quil était juif dans ce village, tous les enfants
étaient de petits réfugiés juifs mais parce quil était roux ; ce qui, bien entendu, est plus infamant que de porter létoile jaune. Un roux, dixit le narrateur, cest un juif au carré. De cette expérience, il aura tiré
sans doute une grande réserve, un art de seffacer en toute circonstance. Charles nexiste pas, ou plutôt, il voudrait bien ne pas exister, dépouillant sa prose dun
lyrisme trop révélateur et ne braquant le projecteur que sur les figures quil côtoie : Mazar, double transparent du producteur de cinéma Rassam, Fassbinder, Ingrid
Caven. Car il y a des façons moins obscènes que la poésie et létalage de bons sentiments pour dire son amour à une femme. On peut tout simplement lui offrir un
livre. Lui faire comprendre quelle existe, elle et plus quune autre. Cest ce que Jean-Jacques Schuhl, arborant les traits ô combien ressemblants de Charles, a fait
avec Ingrid Caven, la chanteuse, lex de Fassbinder, la femme dont il partage la vie depuis bientôt vingt ans.
Ingrid Caven, si elle nest pas née avec le siècle, peut néanmoins prétendre à sa façon lincarner : fille dun officier allemand de la seconde guerre mondiale, elle a
grandi et joué sur les ruines de lAllemagne daprès-guerre avant de fréquenter
des créateurs, et non des moindres, de la seconde moitié du vingtième
siècle : Fassbinder encore lui -, Wahrol, Saint-Laurent
Précisons quelle a tourné avec Eustache (que Schuhl a fréquenté), même si sacrilège ! celui-ci nest
jamais cité dans un roman qui se veut, par certains aspects, une chronique des années 70. Au vrai, ce roman qui nen est pas un (peut-on parler dautofiction ?) a revêtu
plusieurs habits : récit biographique, chronique, manifeste esthétique, journal intime. Le plus habile certainement, étant la parfaite unité de lensemble et linvisibilité totale
des coutures. Certains partis-pris de lauteur le refus de la linéarité, la fragmentation et les va-et-vient constants entre passé et présent y sont pour beaucoup.
Cette forme composite, mouvante, inclassable, est dictée par la présence simultanée de la nostalgie et de la volonté de ne pas sen tenir à un passé que la distance
embellit nécessairement. Comme le narrateur le dit lui-même, il sagit dun «livre-bilan». «Au seuil dun nouveau millénaire», il importe de se retourner sur ses pas, de
mesurer le chemin parcouru. Un monde est mort dont la lente agonie a été vécue, incarnée par certains personnages : les Fassbinder, les Mazar, les Wahrol - toujours
les mêmes , tous les décadents (ce nest pas un hasard si le Velvet Underground, Baudelaire, Tzara sont cités comme références) de cette fin de siècle. Pédés,
drogués, excentriques, maniaques, adeptes de la flambe et du chaos, mais aussi très cultivés, porteurs des valeurs dune civilisation qui arrive à son terme et dont ils ont
à leur manière consommé la défaite, ils auront vécu dans lexcès. «On the edge.» Ce sont des personnages romantiques, romanesques, de ceux qui ne conçoivent pas
la vie autrement quen la brûlant par les deux bouts. Ce quà la même époque certains revendiquaient pour le peuple, qui se vautraient dans le marxisme ou une
spiritualité de bazar, eux lont pris pour leur gueule. Sans aucune mauvaise conscience. Aucune utopie ne les portait, sinon une grande sensibilité esthétique et lillusion
que la «vraie vie», si elle nétait pas là, se trouvait dans les films. Ils ont joué, comme les gamins sans doute quon ne leur a pas laissé le temps dêtre et quils sont
restés (je sais, cest paradoxal) par la force des choses. Ils ont appris leurs émotions au cinéma, comme lécrit si bien Jean-Jacques Schuhl. Léternel histoire du
bovarysme : après les avatars de Byron, ceux de Bogart, de Bette Davis, ou de Marlène Dietrich. Cest le cas de le dire, ils se font leur cinéma. Sil ne sagissait pas de
créateurs, et non des moindres, tous ces personnages seraient un peu ridicules, mais leur uvre et la tendresse contenue avec laquelle Charles parle deux nous les
rendent très attachants et ô combien ! vivants. Cest que tout cela nest pas gratuit et que derrière lhystérie, les enfantillages, se cachent de profondes blessures.
La mort est partout présente, «Labsurde et le chaos». Le vide. Celui dune époque et celui quils portent en eux. La vie, si elle peut valoir quelque chose na dautre
ressource que dimiter lart (éternel histoire du bovarysme). Et cest là, derrière cette chronique empreinte de la mélancolie nécessaire à lexercice, que se profile une
réflexion qui, si elle nest pas toujours très originale, reste pertinente et complexe, sur lart : les rapports de la vie avec lart, ceux quentretiennent lart et le monde.
Celui-ci prend ici le double aspect du masque et de la mythologie (celle dHollywood, quil sagit de remplacer), à la fois protection et révélation, transfiguration. Ingrid
Caven est le catalyseur de cette réflexion, son support. Lanalyse de son jeu de scène, de son chant, donne au roman son orientation, son découpage. Entre la première
et la dernière partie du roman, il y a la mue dune artiste, son passage dune «manière» à une autre. Ingrid Caven aussi, après sa période rose entame la bleue (à moins
que ce ne soit linverse). La première partie nous la montre jouant les divas, les femmes fatales, mimant les stars de cinéma avec la distance et ladhésion que lexercice
requiert («la brisure»). Ingrid est alors «prisonnière» du passé. Elle exsude une mythologie qui la nourrie mais dont il nest plus, dès lors, question. A la fin, Ingrid
parcourt New-York et essaie, à travers son chant, de reproduire les «bruits du monde». Une révolution esthétique sopère en elle, qui annonce le siècle à venir, tentant
peut-être non pas de sy conformer bêtement, mais den traduire linhumanité croissante. Lart, du médium (la star, en loccurrence), se recentre sur lobjet et ne se
contemple plus, vainement, dans un miroir. Il retrouve le monde. Que faut-il en attendre ? Cest là toute la question.
Sylvain Bonnafoux |