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Kressmann Taylor
Inconnu à cette adresse

(Traduit de l’anglais par Michèle Lévy-Bram)
Editions Autrement – Décembre 1999


On croyait à tort que les Français étaient seuls capables de briller dans l’art du récit bref. Kressmann Taylor nous en apporte une preuve éclatante avec ce roman épistolaire, une grande réussite du genre publié pour la première fois dans sa version intégrale dans Story Magazine en 1938, soit un an avant que n’éclate la seconde guerre mondiale.

Il s’agit de l’histoire de deux amis : Martin Schulse, un Allemand, et Max Eisenstein, un Juif américain. Voilà des années qu’ils sont associés à San Francisco dans une affaire prospère de commerce de tableaux, "La galerie Schulse-Eisenstein", quand Martin, au début des années 30, décide de retourner dans son pays. La correspondance entre les deux amis commence le 12 novembre 1932 et s’achèvera le 3 mars 1934.

Moins de vingt lettres qui nous racontent à leur manière comment l’Histoire peut s’introduire dans les destins particuliers et les emporter. Mais pas de commentaires, pas d’analyse. Aucune digression de cet ordre dans un roman qui se lit comme un journal intime à deux voix. L’Histoire y certes présente ; elle ne ménage pas ses effets, pas plus que ce livre dont on n’oublie pas une chute qui, pour être attendue, n’en reste pas moins surprenante dans sa forme. De ces effets, l’auteur choisit cependant de ne retenir que ceux qu’elle entraîne sur l’amitié de deux hommes séparés d’abord par la distance et désormais par leurs origines respectives.

"Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d’accéder au pouvoir en Allemagne? Ce que je lis sur son compte m’inquiète beaucoup." écrit Max peu après le départ de Martin. A quoi ce dernier répond : "Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards Hitler est bon pour l’Allemagne, mais je n’en suis pas sûr (…). L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement sain d’esprit ?" Comment Max, qui lit ces lignes, pourrait-il venir à penser que l’amitié qui les lie, lui et Martin, et dont la force tient davantage de la fraternité que de l’amitié mondaine, n’ait été jusqu’alors qu’un mirage de jeunesse ? "Je sais que ton esprit libéral et ton cœur chaleureux ne pourraient tolérer la brutalité, et que tu me diras la vérité." La vérité ? Elle apparaîtra sans fioritures au Juif Eisenstein dès le 9 juillet 1933 : "Nous devons présentement cesser de nous écrire, lui répond son ami allemand. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un Juif ; et ce le serait même si je n’avais pas une position officielle à défendre (…). La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n’ai jamais haï les Juifs en tant qu’individus –toi, par exemple, je t’ai toujours considéré comme mon ami-, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle.".

On sait que le tragique, comme le burlesque, tient au manque de proportion entre la situation et l’homme. En nous replaçant devant cette évidence avec une économie extrême, sans complaisance, sans littérature, ces pages abruptes et frémissantes atteignent à la grandeur des œuvres qui ne nous parlent de rien d’autre que de vérité humaine.

Didier Hénique

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