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Dans
un décor de carton-pâte, une jeune fille et un presque vieillard
accomplissent leurs penchants à la perversion dans une relation
sado-masochiste sans issue. La voix originale de Yôko Ogawa s’aventure sur la pente dangereuse, car très fréquentée, de
l’érotisme morbide, et évite les écueils grâce à ses prédispositions
pour faire surgir le malaise.
Un
hôtel de seconde zone dans une petite station balnéaire anonyme,
une jeune fille opprimée entre une mère tyrannique et sa compagne
de bouteille, une île au large en forme d’oreille, des marchands
de crème glacée, une fête foraine et ses manèges... Cela pourrait
se passer n’importe où car toutes les références à la "nipponité"
ont été soigneusement gommées : rien ne subsiste du décor
japonais traditionnel, qui risquerait de restreindre la portée
du récit à un exotisme de pacotille et de nous faire oublier
la (pseudo) universalité du conte sado-masochiste.
Mari,
donc, cette jeune fille opprimée, sans expérience et qui ne
risquait pas d’en acquérir, scotchée par sa mère à la réception
de l’hôtel du matin au soir, assiste un jour à une scène de
scandale : une femme à moitié nue se rue hors d’une chambre,
invectivant un homme âgé qui demeure caché et finira par prononcer
un seul mot, un ordre terrible où il lui enjoint de se taire,
de faire silence sur ces pratiques qui ne peuvent s’épanouir
que dans l’ombre. Qu’a demandé cet homme à cette femme pour
que même une prostituée s’en effarouche ? La jeune Mari s’arrange
pour retrouver en ville l’homme mystérieux dont la voix profonde
et l’assurance dans le commandement l’ont fascinée. A l’abordage,
il se révèle pourtant timide et réservé, maniaque de la propreté,
et exerçant un métier adéquatement maniaque et solitaire :
il traduit du russe, des manuels et des brochures, mais surtout,
pour son propre plaisir, un obscur roman où il est question
d’amour violent, de cravaches et de strangulation.
Comme si c’était ce qu’elle avait toujours recherché, Mari
suit de son plein gré cet homme qui l’entraîne aussitôt dans
des jeux érotiques faisant appel à tous les grands classiques
du sado-masochisme (corps ligoté, coups de fouet et sévices
en tous genre). En perverse accomplie, elle n’atteint l’orgasme
que dans la souffrance et l’humiliation, accomplissant en
quelques séances extrêmes sa véritable personnalité, jusqu’au
dénouement qui abandonne toute prétention au tragique pour
sombrer - sans complexes et c’est déjà ça - dans l’invraisemblable.
Malgré
l’absence de réalisme social, Hôtel Iris est éminemment japonais :
translucidité de l’écriture, limpidité de l’intrigue qui se
dénoue comme un fil de soie après l’intervention d’un seul
événement extérieur - ici l’irruption d’un tiers dans le couple
- et absence de psychologisme à l’occidentale. Les penchants
pervers des personnages ne s’expliquent que par quelques correspondances
: le traducteur cherche à étrangler Mari comme sa femme fut
étranglée dans un accident, et comme son neveu, (le tiers
qui viendra ruiner l’équilibre de la relation), amputé de
la langue, fut aussi privé de voix. Il n'est pas innocent
que Mari, elle, recherche un homme de cinquante ans son aîné
alors qu'il lui reste à résoudre la relation à son père et
à son grand-père, morts tragiquement.
Suggérant
sans insister les racines morbides de cette sexualité, Ogawa
échappe aux poncifs SM grand-guignolesques, auxquels son sujet
pouvait aisément donner lieu. Plus qu’une place au panthéon
des littérateurs du sado-masochisme, elle a trouvé la voix
d’une adolescente qui se révèle à elle-même dans l’extrémisme
inavouable de son plaisir.
J.D.
Yôko
Ogawa, Hôtel Iris, Actes Sud, 237 pages
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