C'est une bonne comédie, avec ce qu'il faut de situations cocasses, d'anti-héros (Rob Fleming) et de seconds rôles pittoresques. "Mon père est un monsieur je-sais-tout un peu simplet, c'est une combinaison redoutable", et "Ma mère est juste une maman, définition impardonnable en toute autre circonstance." Point. On remarquera le sens de la formule qui fait mouche, d'autant plus efficace qu'elle se glisse adroitement, sans le "m'as tu vu" typique des mots d'auteur, dans le flot d'un récit au ton soutenu et toujours sarcastique. Précisons que c'est Rob qui parle, et il parle avec une ironie désabusée. Même s'il entend bien condamner ses proches (la terre entière doit comprendre à quel point il est seul), il n'est pas pour autant plus indulgent avec lui-même. Mais la particularité de cette ironie tient au fait que, contrairement à Woody Allen qui expose ses complexes pour en rire, Rob se prend au sérieux. Le lecteur sourit de la naïveté du personnage. On sourit des réactions de Rob face à son passé, aux femmes ou aux moeurs actuelles. Il y a beaucoup de connivence là-dedans et aussi beaucoup de cruauté : voir quelqu'un d'autre se débrouiller aussi mal avec les filles et la vie en général n'est pas pour rien dans le plaisir que peut apporter ce livre.
Rob est un adolescent dans le corps d'un homme de 35 ans (intertextualité CAPITALE avec Big, dans lequel Tom Hanks joue un garçon de treize ans qui se retrouve un beau matin dans le corps d'un homme de trente) et il porte sur son passé le même regard que sur le présent, y restant désespérément accroché. Cela donne quelques morceaux de bravoure, comme l'ouverture du roman, avec le top 5 des plus grands chagrins d'amour, qui reste un bel exemple d'humour involontaire. Car Rob s'est fait plaquer par sa copine et il nous fait sa crise. Rob n'a jamais regardé que son nombril et sa collection de disques. Il faudrait que Rob apprenne à grandir. Il va s'y employer au cours d'une longue, très longue remise en cause. Il lui faudra renoncer à quelques rêves pour se mouiller, enfin, dans l'existence, "vivre sa vie" ("s'assumer", comme on dit) et ne plus rester sur la rive à regarder les autres nager ou se débattre avec le courant. Rob apprendra qu'une telle posture, contrairement à ce que disait un philosophe antique, relève moins de la sagesse que de la peur.
C'est un roman édifiant, et d'une grande pertinence pour ceux qui sont nés en 1968 ou juste après. C'est en effet le roman d'une génération pour laquelle rien n'est donné d'avance, la société n'imposant plus de cadre (ou presque) en matière de sexualité ou de choix de vie. Il se trouve, maintenant, que la conduite de notre existence dépendrait de nous seuls et que, fait unique dans l'histoire universelle, on est deux dans un couple. Il faut désormais compter avec la femme.
Il importe maintenant d'être bon, à tous les points de vue. Se pose alors le problème de l'autre, du désir, celui de la compétition, comme chez houellebecq, qui - quand on a des prédispositions à la névrose - peut générer de nombreux complexes, de sérieuses inhibitions, et dans tous les cas soulever beaucoup de questions. On est alors tenté, comme le héros (non, l'anti-héros !), de se dire qu'avant tout était plus simple : "Je suis content d'être un mec, je crois, mais il m'arrive de ne pas être content d'être un mec de la fin du vingtième siècle. Parfois je préfèrerais être mon père." (En arriver là, tout de même...) Quand on a été élevé dans une "société d'abondance", au sein d'un foyer de banlieue pépère, qu'on a été formé par la musique pop, il est bien dur ensuite de faire l'épreuve de la réalité et de ne pas écarter - soigneusement, d'un geste faussement désinvolte - toutes ces questions. Il est plus simple d'en rester à ses illusions et ses frustrations d'adolescent, de caresser les mythes que l'on s'est forgé avec la complicité d'une certaine culture. (Une question revient souvent : est-on malheureux parce que l'on écoute de la musique pop, ou est-ce que l'on écoute de la musique pop parce que l'on est malheureux ? A vous de juger.) Et ça ne s'arrête pas là ! Mais il est peut-être plus simple de conseiller le livre... plutôt que de le résumer.
Sylvain Bonnafoux
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