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Jean Genet
Lettres au petit Franz
Le Promeneur, 90F, 115p


Février 1943, dans Paris occupé, Jean Genet est incacéré pour vol de livre : les Fêtes galantes de Verlaine, chose que l'avocat chargé de sa défense ne manquera pas de signaler à son procès. Ce n'est pas sa première expérience de la prison ; sa vocation poétique même est carcérale (il l'a découverte lors d'un séjour semblable). Quelques mois plus tôt on lui a fait rencontrer un drôle de petit jeune homme, qui n'est ni un écrivain, ni un intellectuel au sens établi du terme, même plus un étudiant, mais qu'on appprécie chez certains personnages du Paris littéraire de l'époque. C'est François Sentein, le "petit Franz" de ces lettres. Doté d'une paire d'yeux et d'une plume bien aiguisés (en témoignent ses Minutes d'un libertin qui viennent de reparaîtrent chez le même éditeur), il ne tarde pas à repérer le talent singulier et la nouveauté de ton de Genet.

Dans l'immédiat de l'incarcération, il n'est pourtant pas beaucoup question de littérature. Les murs de la prison font de l'attente angoissée de la condamnation et des colis envoyés par ses amis le matériau principal des lettres. On ne discute pas non plus politique : Paris occupé, la guerre, ne sont qu'un arrière-plan flou à l'affaire. Un certain Paris pourtant est bien présent : dehors on se démène pour le génie. Un petit cercle d'écrivains, de journalistes, d'intellectuels germanopratins, se dévoue à la cause du voleur ; lequel ne se prive pas de distribuer de sa cellule admonestations en tous genres à qui ne lui semble pas assez ardent à la tâche, parfois il semble assez injustement. Les admirateurs sont encore peu nombreux mais comptent tout de même Cocteau, qui lui possède une bonne assise mondaine. Au procès, il fait lire ceci : "Que vous dire de Jean Genet ? C'est le plus grand écrivain du siècle et, croyez-moi, je m'y connais… Il vole pour nourrir son âme et son corps…". On imagine que cela a pu produire son petit effet.

Ces lettres pourront surprendre : ce n'est pas encore le Genet sanctifié par Sartre qu'on peut y trouver. Certains éléments de la "mythologie ginestienne", selon l'expression de François Sentein, y sont cependant en germe. Delinquance et homosexualité, marginalité pour tout dire, sont déjà plus que des caractéristiques anectodiques du personnage : Genet n'est pas Genet, homme et écrivain, si Genet n'est pas voleur. Et pour bien le faire sentir, lui-même cite en renfort un de ses prédecesseurs dans l'art de mélanger poésie et brigandage, François Villon. Fiévreuses, tantôt chaleureuses tantôt brutales, d'un extrême dépouillement de style et de vocabulaire qui leur donne une étonnante force de frappe (on n'aime pas les voyous pour rien), ces lettres vont bien avec le personnage. Elles seront de plus un complément très utile à qui ne connaîtrait Genet que par ses œuvres ou par ce que d'autres on dit de lui.

Alexandra Ploussard

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