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Février 1943, dans Paris occupé, Jean Genet est incacéré pour
vol de livre : les Fêtes galantes de Verlaine, chose
que l'avocat chargé de sa défense ne manquera pas de signaler
à son procès. Ce n'est pas sa première expérience de la prison
; sa vocation poétique même est carcérale (il l'a découverte
lors d'un séjour semblable). Quelques mois plus tôt on lui a
fait rencontrer un drôle de petit jeune homme, qui n'est ni
un écrivain, ni un intellectuel au sens établi du terme, même
plus un étudiant, mais qu'on appprécie chez certains personnages
du Paris littéraire de l'époque. C'est François Sentein, le
"petit Franz" de ces lettres. Doté d'une paire d'yeux et d'une
plume bien aiguisés (en témoignent ses Minutes d'un libertin
qui viennent de reparaîtrent chez le même éditeur), il ne tarde
pas à repérer le talent singulier et la nouveauté de ton de
Genet.
Dans l'immédiat de l'incarcération, il n'est pourtant pas beaucoup
question de littérature. Les murs de la prison font de l'attente
angoissée de la condamnation et des colis envoyés par ses amis
le matériau principal des lettres. On ne discute pas non plus
politique : Paris occupé, la guerre, ne sont qu'un arrière-plan
flou à l'affaire. Un certain Paris pourtant est bien présent :
dehors on se démène pour le génie. Un petit cercle d'écrivains,
de journalistes, d'intellectuels germanopratins, se dévoue à
la cause du voleur ; lequel ne se prive pas de distribuer
de sa cellule admonestations en tous genres à qui ne lui semble
pas assez ardent à la tâche, parfois il semble assez injustement.
Les admirateurs sont encore peu nombreux mais comptent tout
de même Cocteau, qui lui possède une bonne assise mondaine.
Au procès, il fait lire ceci : "Que vous dire de Jean Genet ?
C'est le plus grand écrivain du siècle et, croyez-moi, je m'y
connais… Il vole pour nourrir son âme et son corps…". On imagine
que cela a pu produire son petit effet.
Ces lettres pourront surprendre : ce n'est pas encore le
Genet sanctifié par Sartre qu'on peut y trouver. Certains éléments
de la "mythologie ginestienne", selon l'expression de François
Sentein, y sont cependant en germe. Delinquance et homosexualité,
marginalité pour tout dire, sont déjà plus que des caractéristiques
anectodiques du personnage : Genet n'est pas Genet, homme
et écrivain, si Genet n'est pas voleur. Et pour bien le faire
sentir, lui-même cite en renfort un de ses prédecesseurs dans
l'art de mélanger poésie et brigandage, François Villon. Fiévreuses,
tantôt chaleureuses tantôt brutales, d'un extrême dépouillement
de style et de vocabulaire qui leur donne une étonnante force
de frappe (on n'aime pas les voyous pour rien), ces lettres
vont bien avec le personnage. Elles seront de plus un complément
très utile à qui ne connaîtrait Genet que par ses œuvres ou
par ce que d'autres on dit de lui.
Alexandra
Ploussard
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