Trois petits romans (Les armoires vides,
Ce qu'ils disent ou rien et La femme gelée) avaient suffi à
imposer Annie Ernaux comme une aimable romancière. Il lui aurait été facile de
continuer sur sa lancée : la recette n'eût sans doute pas fait long feu.
L'atmosphère des
sixteens et le point d'orgue : Mai 68.
Sans occulter, en amont, le
plus important, ces frémissements inouïs importés d'outre-atlantique : le féminisme,
la liberté sexuelle, la route. Les aspirations que figurait soudain cette conjugaison
d'appels allaient d'ailleurs sceller l'effondrement inéluctable des vieux ordres
populistes. Pour notre auteur, ce furent des histoires d'HLM nourries au romantisme des
parricides impossibles : il est vrai d'autre part que de Mai 68 à Mai 81 il n'y avait
qu'un saut et que celui-ci aurait dû être un schisme libérateur entre une société
délitée par l'impuissance de tracer l'avenir en dehors du cadre traditionnel de ses
filiations historiques et la promesse d'un monde à réinventer en improvisant de
nouvelles formes d'amour. Qui se souvient par exemple que chez nous, Lautréamont,
Rimbaud, Baudelaire, Breton furent un temps convoqués dans le grand amphi de la Sorbonne
avant que Sartre et le parti communiste, auquel Aragon fournissait une caution assez
paradoxale pour paraître louche, s'en mêlent en assenant finalement le coup de grâce au
bon vieux rêve : la réappropriation de la culture comme arme de masse, comme coup
d'état permanent contre le pouvoir d'alors ?
Annie Ernaux, en tout cas, appartient à cette dernière génération qui crut au
triomphe de ce rêve comme d'aucuns au printemps. Une génération engagée mais avant
tout dans la fidélité au message des poètes ; une génération lectrice d'Elie Faure
dans le seul dessein d'y ancrer la cohérence d'une réalité qu'il restait à imposer et
qui aurait été une alternative sur laquelle n'aurait pas craché Voltaire. Tout ça
paraît bien loin maintenant et fait même sourire, hein ? Dostoïevsky n'avait pas tort
d'écrire que le réel n'est réductible à aucune conviction et que tout, au fond, est
surtout affaire de sentiments. En l'occurrence, ce fut
affaire de rêve.
Si Mai 68 fut donc d'abord l'occasion d'une fête promise à la sape avec
l'émergence des diktats syndicaux (à la réinvention du monde chantée par les uns
devaient succéder dans la suite les revendications salariales clamées par les autres),
Mai 81 marqua, avec l'accession de la Gauche au pouvoir, le retour de l'espoir pour nombre
de ses électeurs. Celui de la Droite, quelques années plus tard, exprima à sa façon la
fortune de cet espoir et personne n'oserait dire aujourd'hui ce qu'il est advenu de lui,
crainte de paraître s'inscrire en faux contre le consensus ambiant. Ce qu'on sait, par
contre, c'est que si le cours des choses n'avait pas été celui qu'il a été durant ces
décennies, qui furent pour elle d'éveil et de formation, Annie Ernaux n'aurait sans
doute jamais écrit ses romans comme elle les écrivit à l'aube des années 60 et encore
moins les récits qu'elle écrit depuis 1984, c'est-à-dire depuis La Place
dans lequel elle évoquait son père d'une plume trempée dans l'acide.
Les petits livres
d'Annie Ernaux
Cette année-là elle opéra
un tournant décisif, comme l'on dit, en délaissant la fiction pour se livrer sans
artifice à l'exploration de sa propre mémoire. Or son histoire tout entière, en termes
d'évolution intellectuelle, est inséparable du discours philosophique et moral de sa
génération, et en particulier de toutes celles et de tous ceux pour qui, comme pour
elle, issus des "couches populaires", l'accès à l'Université, qui n'était
pas un droit mais un devoir (de Gaulle, 1968 !), signifiait l'accès à l'esprit, au
savoir, à la révolte, souvent interdits à leur "milieu", et donc l'accès à
la liberté de choisir son destin.
Les petits livres d'Annie Ernaux, qui se juxtaposent comme les différentes touches
successives d'un portrait unique à venir, expliquent la contrepartie que ces privilèges
recouvrent, et jamais sans la moindre rancoeur : comme, par exemple, le sentiment de
trahir, d'abord (des êtres aimés, des principes, une classe), la culpabilité et la
honte dont les retrouvailles avec ses parents - de ces "petites gens" dont
Simenon se fit lui-même naguère le peintre admirable - ranimaient chaque fois
l'obsession en elle (Lire Une femme, Passion simple, La Honte). Ils
analysent sans complaisance ni pour leur auteur ni pour les siens cette bâtardise
à laquelle le statut d'intellectuelle, par ailleurs revendiqué comme un droit de
revanche qui vous aurait été de tous temps délégué sur le silence des vôtres, n'a de
cesse de la renvoyer en la
faisant douter de sa propre légitimité, en tant qu'enfant de la famille puis en
tant qu'individu tout court, dans une société méchamment hiérarchisée.
Annie Ernaux entend bien cependant ne rien laisser perdre du pouvoir que
l'héritage des mots, qui est dans son cas l'expression d'un savoir acquis sur le
sacrifice des siens, lui fournit, qu'il soit ou non légitime. Très tôt elle comprend,
en tant qu'écrivain, que de cet héritage seul elle pourra de toute façon gagner, au
moins à ses propres yeux, une légitimité que l'enfant exilée loin des siens ne peut
que remettre en cause. Le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci :
que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire
quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la
tête et la vie des autres, écrit-elle. Seul moyen, aussi, et en particulier, pour
cette Normande de naissance, de chercher partout et en tout la vérité, de
l'interpréter, de la mettre au jour et en oeuvre, fût-elle inacceptable, scandaleuse, en
retrait de toute morale et de tout conformisme.
C'est là le but qu'à partir de 84, année où elle se vit décerner le prix
Renaudot, elle s'est assigné en s'attachant à réintroduire chaque événement important
de sa vie passée non seulement dans le fil de son temps personnel mais encore dans le
contexte historique où il est survenu : toute histoire individuelle est évidemment une
conjonction avec l'Histoire collective à un moment donné. Dépouillé des substituts
romanesques, chaque nouvel épisode autrefois vécu que reprend désormais chacun de ces
petits récits acquiert la force d'un témoignage abrupt, celui d'une femme résolue à se
mettre à nu, à tout nous dire d'elle-même et à s'analyser sans circonlocution,
sans compromis, sans littérature, mais sur fond d'une dissidence qu'elle paraît
aujourd'hui bien seule à mener au milieu des grand-messes ! Nous sommes loin de Proust.
Ici s'impose une seule règle, et il s'agit d'une véritable ascèse : celle du refus et
notamment de l'art comme recours au mensonge. Même Gide, maître incontesté de la
confession, nous paraît bien éloigné et ses aveux, ses anathèmes bien mous à côté
de telles pages et de tant de douleur contenue, parfois insupportable.
L'Evénement
Avec L'événement,
cette ancienne militante de Choisir et du Mouvement de libération de l'avortement et de
la contraception (MLAC) se reporte à 1963, année de l'assassinat de Kennedy, nous
rappelle-t-elle, et de son avortement dans une France archi-puritaine qui punissait
d'emprisonnement et d'amende quiconque s'était rendu coupable d'avoir encouragé,
provoqué ou subi une telle pratique. Que de chemin l'Histoire a accompli depuis Les
armoires vides, son premier roman dont l'avortement d'une "fille du
peuple", le sien dans la réalité, était justement le prétexte ! Et aussi que
d'années écoulées avant qu'il soit enfin possible à Annie Ernaux de transgresser la
loi du silence, imposée par le Droit d'abord puis par sa propre incapacité, et d'en
parler à visage découvert sans exhibitionnisme pour autant ni état d'âme, dans une
langue égale, parfaite de simplicité et d'intelligence :
Je veux m'immerger à nouveau dans cette période de ma vie. Cette exploration
s'inscrira dans la trame d'un récit, seul capable de rendre un événement qui n'a été
que du temps au-dedans et au-dehors de moi. Un agenda et un journal intime tenus pendant
ces mois m'apporteront les repères et les preuves nécessaires à l'établissement des
faits. Je m'efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu'à ce que
j'aie la sensation physique de la "rejoindre", et que quelques mots surgissent,
dont je puisse dire, "c'est ça". D'entendre à nouveau chacune de ces phrases,
indélébiles en moi, dont le sens devait être alors si intenable, ou à l'inverse si
consolant, que les penser aujourd'hui me submerge de dégoût ou de douceur.
On aura compris que cette confession nous vaut un des livres les plus beaux, les
plus indispensables de ces derniers mois.
Didier Hénique |