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C'est
sous le signe du surréalisme et du mot d'André Breton, "le
désir, oui, toujours", que s'ouvrent Les écrans du désir
de Jean-Luc Douin, peinture bariolée du désir passé
au crible des pulsions scopiques.
Le désir a imposé sa loi, qu'il soit visible, obscur ou métaphorique.
Il se donne, il se refuse et nous déambulons dans les cinémas,
comme des possédés; nous voulons effleurer du regard ces images
qui se flétrissent à peine apparues à l'écran. Le cinéma est
comme un boudoir, un miroir, l'abri des rêves et des fantasmes,
la tanière dans laquelle éclôt la pulsion érotique. Le désir
hante les esprits. C'est sans appel.
Avec avidité, Jean-Luc Douin croque le désir sous toutes ses
coutures. Désirs d'outre-tombe, entre les doigts crochus de
Nosferatu, désir torturé dans Le Masque du démon, désir
gothique du Dracula de Coppola. Mais aussi le désir "au royaume
du burlesque" avec Chaplin, Buster Keaton, les Marx Brothers
ou Lewis car, tous ont tiré sur la corde du désir. Woody Allen
en témoigne, lui qui est affolé par les femmes, obnubilé par
l'orgasme. "Le sexe est la vie", chantonne-t-il, tandis que
Pasolini, le poète des bidonvilles, annône l'inverse, "le
sexe est la mort". Le cinéma donc, mélange des extrêmes.
Les surréalistes ne s'y sont pas trompés : l'érotisme, le
désir, les fantasmes agissent sur nous comme autant de magnétismes.
Louis Aragon succombe au "vertige lisse de la peau", Paul
Eluard s'entiche de la femme-muse et Robert Desnos voit dans
le cinéma "l'opium parfait" qui nous offre dans ses volutes
"ce que l'amour et la vie nous refusent". Philippe Soupault
avait raison, le cinéma est bien cet "œil surhumain qui sonde
le désir", "seul ressort du monde" pour André Breton.
Toutefois, cette métaphysique du sexe est loin de faire l'unanimité,
et Jean Luc Douin en est désolé. Car en coulisses, les adeptes
de la morale veillent férocement. Les décolletés font l'objet
de remontrances, on chronomètre les baisers, un cardinal new-yorkais
va même jusqu'à menacer ses ouailles de damnation si d'aventure
ils allaient voir Baby Doll d'Elia Kazan, un film étiqueté
"révoltant, dégoûtant, voire immonde".
Certains, semble-t-il, ne veulent pas comprendre avec Georges
Bataille que "l'érotisme est dans la conscience de l'homme
ce qui met en lui l'être en question". Tant pis pour les esprits
fragiles. Mais comme le dit Godard dans Deux ou trois choses
que je sais d'elle, nous vivons dans "la civilisation
du cul". Le désir se drape dans la pellicule. Mais Jean Luc
Douin délaisse un temps les censeurs, car le voilà happé par
les "déesses de l'Olympe".
De
la vaporeuse Cyd Charisse dans Chantons sous la pluie
ou dans Traquenard, Jean-Luc Douin chante les louanges.
Il tombe sous le charme de l'insolente Louise Brooks, il est
ensorcelé par le regard mystique de Greta Garbo dans La
Chair et le diable, il succombe à Ava Gardner fredonnant
"plus j'apprends l'amour et plus il me reste de choses à apprendre".
Et Marilyn Monroe de Certains l'aiment chaud, "la fille
joyeuse dont tous les hommes sont fous", l'attire dans ses
filets. Rita Hayworth dans Gilda l'hypnotise. Sans
oublier la danse de Bardot dans Dieu créa la femme
qui vaut son pesant d'or. Le cinéma célèbre donc la femme
et les femmes telles des idoles de l'amour, Vénus impatientes
ou ténébreuses Pandora. Et même si Godard fait dire au héros
de Masculin Féminin que dans "masculin, il y a masque
et cul, alors que dans féminin il n'y a rien", force est de
reconnaître que la femme reste, comme le disait Sollers,
la "CAUSE" de nos désirs. Le cinéma s'est épris du corps.
Epaules nues de Michèle Morgan dans Les Orgueilleux,
le Nu voilé de Lee Miller, les corps mutilés de Crash,
le corps cristallise nos désirs et le cinéma devient charnel.
"Le corps se lit comme un livre" chuchote Peter Greenaway
qui opère une osmose entre le papier, la peau et la pellicule
dans The Pillow Book. Le corps à l'écran nous appartient
le temps d'une projection; les baisers, les étreintes, les
ébats, tout devient collectif. C'est la magie du cinéma. Et
les apôtres du désir convoqués par J.L Douin s'alignent, les
uns derrière les autres, en mots et en images. Chez Max Ophuls,
le désir est comme un écho de l'amertume, tandis que le désir
scorsésien, tel une crucifixion, s'incarne dans la rédemption.
Le désir de Luchino Visconti est un maléfice, une sorte de
course vers le néant. Et Antonioni l'hérétique voit dans le
corps nu la vérité. De La collectionneuse de Rohmer
à Eyes Wide Shut de Kubrick le désir est là, indéracinable.
Et
peu importe que le cinéma prouve l'assertion de Tristan Tzara,
"tout ce qu'on regarde est faux", le cinéma nous enivre, il
"est une longue suite de rêves..." pourrait-on dire avec Carl
Dreyer.
Anthony
Dufraisse
Jean-Luc
Douin est journaliste au Monde des livres
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