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Debout les morts
Fred Vargas
Editions J'ai lu
Policier (2000)


Ce roman policier, avant de sortir ce printemps en format de poche, a paru pour la première fois en 1995 aux éditions Viviane Hamy. C'est la même maison qui nous avait déjà valu la découverte d'auteurs parmi lesquels on retiendra Maud Tabachnik ("Un été pourri") et Estelle Monbrun ("Meurtre chez tante Léonie"). On est tenté de se demander si ces nouveaux auteurs ne forment pas ce qu'on pourrait appeler la nouvelle école du roman policier français. Il est vrai qu'un certain nombre de points communs les unit, ce qui rend tentant de recourir à cette formule facile, d'autant plus que celle-ci fut employée par l'éditeur lui-même au moment du lancement de sa collection "Chemins nocturnes" : renouveler chez nous les recettes d'un genre que des Manchette ou des Fajardie avaient réussi dans les décennies précédentes à hisser à un bon niveau de la littérature. La tâche n'était pas facile. Le pari était louable.

Mais puisque la place restait vacante... Remarquez, ce n'est pas un hasard si Manchette avait préféré retourner au silence au moment où Histoire et idéologies étaient sur le point de divorcer. Il ne faut pas oublier que l'œuvre de Manchette, et des nombreux disciples qu'elle allait susciter, en était tout entière l'expression, de cette Histoire fondatrice, avec le communisme et le maoïsme, des idéaux des intellectuels d'alors : après-mai 68, après-guerre d'Algérie, c'est qu'il y avait beaucoup à dire et à écrire dans le registre de la noirceur. Et à penser par la même occasion. De Gaulle viré, on louchait déjà, à Landerneau, du côté de Mitterrand sans concevoir encore qu'on risquait avec lui de se faire rattraper par Pétain. Et avant cela, on chantait le communisme sans se douter que la belle idée n'était tout simplement qu'un charmant grimage derrière lequel veillait l'œil du serpent. L'évidence du mensonge et de l'imposture mise au jour, il ne restait plus que le silence, l'exil auquel condamnaient l'aigreur et l'impuissance quand le roman noir, selon les codes de l'époque, devait tirer sa légitimité d'un engagement sans ambiguïté, d'un combat forcené contre tous les mensonges, toutes les impostures, justement. Un rêve d'ailleurs souvent poignant né dans la rue, porté au bout d'une pétoire quelconque sur le perron de l'Elysée, un soir de festivités, ou promené furtivement dans les travées feuillues de Passy où se terraient la nuit les ogres à abattre. Tout ça paraît certes aujourd'hui un tantinet lointain, tout baigné d'un parfum de mythologie désuète comme un vieux doc exaltant l'exotisme des chemins de Katmandou.

Les préoccupations des romanciers "noirs" actuels sont tout à fait étrangères à ces intrigues sur fond de guérillas qu'on aima naguère, tout à fait étrangères comme l'est devenue à sa façon la réalité qui nous entoure. On semble vouloir revenir à une conception finalement plus distanciée, plus rassurante des choses, comme si les auteurs avaient mûri ou que l'Histoire n'existait plus. Ou qu'on l'avait oubliée. Une conception plus délibérément romanesque aussi, comme en témoigne ce roman de Fred Vargas, pseudonyme adopté par une archéologue spécialiste du Moyen Age, pour nous raconter ce qui arrive à une bande de joyeux célibataires couvés par un ancien flic marron. Pour un peu, on ne serait pas loin du Club des cinq : l'histoire est à dormir debout. Une ancienne cantatrice, en se levant un matin, découvre dans son jardin la présence d'un jeune hêtre qui ne s'y trouvait pas la veille ! C'est le premier acte. Second acte : près de la maison de notre soprano (grecque évidemment), s'élève une vaste demeure menaçant ruine et que pour cette raison tout le monde appelle "la baraque pourrie". Nos célibataires, avatars d'une fac où chacun s'est spécialisé dans une période distincte de l'Histoire (l'un le Moyen Age, l'autre la préhistoire, le troisième la Grande Guerre) conviennent de s'établir ensemble dans cette ruine où, pensent-ils, chacun pourra poursuivre impunément ses travaux d'historien. Mais les choses étant ce qu'elles sont, il est évident que le lecteur sent bien, lui, qu'il ne saurait en aller ainsi longtemps. La cantatrice, que la découverte de son arbre trouble d'autant plus que son charmant époux de fonctionnaire s'en moque comme de son premier trombone, commence à s'intéresser à l'arrivée de ces jeunes excentriques avec l'idée de s'adjoindre leur collaboration pour éclaircir le mystère : qui a bien pu planter cet arbre ? Et pourquoi ? Témoignage tardif d'une groupie d'autrefois ? Avertissement énigmatique d'un doux dingue ? Obscure vengeance de quelque fantôme resurgi du passé ? Phénomène extravagant d'une nature décidément incompréhensible ? Ou simplement illusion d'optique ? Ou encore folie née de l'ennui d'une bourgeoise que sa mésalliance a réduite au silence et à l'exil ? Ce sont les questions auxquelles vont devoir répondre nos historiens entraînés bien malgré eux dans une histoire abracadabrante, filandreuse et sans temps mort.

Le tout est parfaitement invraisemblable mais bien ficelé, si on ne cherche pas la petite bête. Aux personnages non plus, dont les portraits sont pourtant croqués d'une plume alerte, on ne croit pas trop d'abord puis on se laisse emporter d'autant plus que l'auteur, qui semble bien s'amuser, glisse là-dedans une drôlerie de potaches assez sympathique finalement même si elle n'a pas toujours grand-chose à envier à la drôlerie des bidasses. Mais encore une fois la mayonnaise prend, et c'est ce qu'on demandait à un livre qu'on lira finalement d'une traite. Je vous avais prévenus : nous sommes loin du "noir" tel qu'on le concevait dans les années 60-70. Mais ça, vous vous doutiez, et de toute façon il n'y a vraiment pas lieu d'en être fâché.

Didier Hénique

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