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A présent que vous avez vu ou revu tous les films de Cronenberg,
grâce au cycle qui lui était consacré sur Canal+ et à la rétrospective
organisée par les Cahiers du cinéma, on ne peut que vous conseiller
de vous plonger dans le copieux livre d'entretiens que Serge
Grünberg vient de faire paraître. Le grand cinéaste y revient
longuement sur chacune des étapes de sa carrière : ses débuts
dans le cinéma underground, les violentes attaques et les tentatives
de censure que ses films ont toujours suscitées, ses rapports
conflictuels avec Hollywood, sa volonté constante d'offrir au
spectateur un cinéma différent, qui ne se confonde avec aucune
recette hollywoodienne mais crée, pour chaque film, un régime
d'images et de récit qui lui soit propre.
L'entretien, cependant, n'est jamais simplement descriptif ou
historique. Cronenberg revient en détail sur les thèmes essentiels
de son œuvre, dans le souci de les éclairer de la manière la
plus simple. Il rappelle ainsi sa fascination pour le corps
et ses représentations, la nécessité qu'il y a pour lui de penser
la vie dans son devenir, c'est-à-dire dans son intimité avec
la mort, idée qu'il conceptualise, à propos de La Mouche,
sous le nom de "renaissance" (p.94-95)(1).
Passionnante encore la définition qu'il décline au fil des pages
de la notion de "contrôle"(2), selon laquelle
tout individu est pensé à l'intérieur d'un système qui lui est
supérieur et modelé par lui, qu'il s'agisse d'un organisme vivant
(celui de l'insecte dans La Mouche), d'une substance-rêve
(les drogues du Festin Nu), d'une Multinationale (la
Spectacular Optical de Vidéodrome), ou d'un archétype
culturel (le fantasme occidental de la femme chinoise dans M.
Butterfly)(3). Cronenberg réfléchit
ce rapport de l'individu au système qui l'intègre sous l'aspect
de leur différenciation réciproque et demande, dans chacun de
ses films : où s'arrête la cellule, où commence l'organisme
? où s'arrête l'individu, où commence la collectivité ? où s'arrête
le moi, où commence autrui ? Ce n'est donc jamais l'un des pôles
de cette relation qui est privilégié, mais seulement la relation
elle-même.
On s'aperçoit alors, au fil de notre lecture, que ces notions,
de renaissance, de contrôle, pour ne citer que celles-ci, Cronenberg
les envisage comme autant de concepts poétiques, d'idées proprement
créatrices où s'origine toute image de chacun de ses films.
C'est là que ce livre devient si précieux, dans son ébauche
d'une génétique de l'œuvre. Serge Grünberg a pu avoir accès
aux archives que Cronenberg a déposées à la Cinémathèque de
l'Ontario et qui regroupent quantité de notes préparatoires.
A partir de ses conclusions et des éclaircissements qu'y apportent
le cinéaste, on peut tenter cette hypothèse qu'un film de Cronenberg
passe par trois étapes. Et d'abord par une phase de conceptualisation :
Cronenberg ne part pas d'une histoire, ni même de personnages,
sinon conceptuels. Le film naît au terme d'une série de recoupements
de matériaux très divers(4). Les idées
commencent par proliférer, avant de se regrouper autour d'un
concept unique, qui n'est que l'unité nécessaire de cette multiplicité
d'orientations originelles. De là découle la richesse d'interprétation
de chacun des films, comme saturés de signification.
Vient ensuite une phase de "filtrage", selon le mot de Serge
Grünberg : elle consiste à distiller chaque idée pour parvenir
à la sensation essentielle. C'est une phase polémique, critique,
qui vise à épurer le film de tous les clichés possibles : images
déjà vues, effets déjà utilisés, afin qu'apparaisse la vérité
de la sensation, par-delà tous les clichés dont notre conscience,
notre regard est embarrassé. C'est en quoi Cronenberg peut dire
chacun de ses films autobiographique : toute idée y est rapportée
à une expérience et vérifiée par elle ; elle ne tient jamais
à un quelconque savoir-faire, à quelque recette que ce soit.
La troisième et dernière étape est, à ce titre, l'élaboration
de "métaphores", c'est-à-dire d'images créées de telle manière
que l'idée y soit sentie plutôt qu'exprimée. La métaphore, selon
Cronenberg, c'est proprement l'idée incarnée, son apparition,
nécessairement impure, monstrueuse : "les idées pures sont invisibles
au cinéma. Il n'y a rien à filmer. C'est une chose qu'on peut
faire en littérature, mais à l'écran, il faut emprunter un autre
chemin. Il faut que je transforme le mot en chair, et qu'ensuite
je filme la chair car je ne peux filmer le mot" (p.97). Ce que
nous retenons des films de Cronenberg, c'est la violence de
cette transformation : ce n'est pas une violence dans ce
qui est représenté mais une violence de la représentation même,
qui accouche la pensée de ses monstres.
Sébastien
Raulin
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On ne peut s'empêcher, lisant ces lignes, de penser à ce qu'écrit
Gilles Deleuze sur le cinéma de Resnais et sur les êtres qui le
peuplent : des êtres, dit-il, qui sont passés par une mort, qui
en sont nés et qui vont vers une autre mort. Il y a une rencontre,
évidente à bien des égards, entre les deux cinéastes et le philosophe
(Image-temps, Editions de Minuit, p.271)
2 Notion qui, selon Serge Grünberg, doit beaucoup à W. S. Burroughs.
3 Pour Cronenberg, c'est aussi, idéalement, la position de son
spectateur, pensé et modelé par le film.
4 L'entretien relatif à la genèse de Faux Semblants est à cet
égard éclairant. |