livres

librairies
bibliotheques

 

 

 

 

David Cronenberg
Entretiens avec Serge Grünberg
Cahiers du cinéma, 2000, 295F


A présent que vous avez vu ou revu tous les films de Cronenberg, grâce au cycle qui lui était consacré sur Canal+ et à la rétrospective organisée par les Cahiers du cinéma, on ne peut que vous conseiller de vous plonger dans le copieux livre d'entretiens que Serge Grünberg vient de faire paraître. Le grand cinéaste y revient longuement sur chacune des étapes de sa carrière : ses débuts dans le cinéma underground, les violentes attaques et les tentatives de censure que ses films ont toujours suscitées, ses rapports conflictuels avec Hollywood, sa volonté constante d'offrir au spectateur un cinéma différent, qui ne se confonde avec aucune recette hollywoodienne mais crée, pour chaque film, un régime d'images et de récit qui lui soit propre.

L'entretien, cependant, n'est jamais simplement descriptif ou historique. Cronenberg revient en détail sur les thèmes essentiels de son œuvre, dans le souci de les éclairer de la manière la plus simple. Il rappelle ainsi sa fascination pour le corps et ses représentations, la nécessité qu'il y a pour lui de penser la vie dans son devenir, c'est-à-dire dans son intimité avec la mort, idée qu'il conceptualise, à propos de La Mouche, sous le nom de "renaissance" (p.94-95)(1). Passionnante encore la définition qu'il décline au fil des pages de la notion de "contrôle"(2), selon laquelle tout individu est pensé à l'intérieur d'un système qui lui est supérieur et modelé par lui, qu'il s'agisse d'un organisme vivant (celui de l'insecte dans La Mouche), d'une substance-rêve (les drogues du Festin Nu), d'une Multinationale (la Spectacular Optical de Vidéodrome), ou d'un archétype culturel (le fantasme occidental de la femme chinoise dans M. Butterfly)(3). Cronenberg réfléchit ce rapport de l'individu au système qui l'intègre sous l'aspect de leur différenciation réciproque et demande, dans chacun de ses films : où s'arrête la cellule, où commence l'organisme ? où s'arrête l'individu, où commence la collectivité ? où s'arrête le moi, où commence autrui ? Ce n'est donc jamais l'un des pôles de cette relation qui est privilégié, mais seulement la relation elle-même.

On s'aperçoit alors, au fil de notre lecture, que ces notions, de renaissance, de contrôle, pour ne citer que celles-ci, Cronenberg les envisage comme autant de concepts poétiques, d'idées proprement créatrices où s'origine toute image de chacun de ses films. C'est là que ce livre devient si précieux, dans son ébauche d'une génétique de l'œuvre. Serge Grünberg a pu avoir accès aux archives que Cronenberg a déposées à la Cinémathèque de l'Ontario et qui regroupent quantité de notes préparatoires. A partir de ses conclusions et des éclaircissements qu'y apportent le cinéaste, on peut tenter cette hypothèse qu'un film de Cronenberg passe par trois étapes. Et d'abord par une phase de conceptualisation : Cronenberg ne part pas d'une histoire, ni même de personnages, sinon conceptuels. Le film naît au terme d'une série de recoupements de matériaux très divers(4). Les idées commencent par proliférer, avant de se regrouper autour d'un concept unique, qui n'est que l'unité nécessaire de cette multiplicité d'orientations originelles. De là découle la richesse d'interprétation de chacun des films, comme saturés de signification.

Vient ensuite une phase de "filtrage", selon le mot de Serge Grünberg : elle consiste à distiller chaque idée pour parvenir à la sensation essentielle. C'est une phase polémique, critique, qui vise à épurer le film de tous les clichés possibles : images déjà vues, effets déjà utilisés, afin qu'apparaisse la vérité de la sensation, par-delà tous les clichés dont notre conscience, notre regard est embarrassé. C'est en quoi Cronenberg peut dire chacun de ses films autobiographique : toute idée y est rapportée à une expérience et vérifiée par elle ; elle ne tient jamais à un quelconque savoir-faire, à quelque recette que ce soit. La troisième et dernière étape est, à ce titre, l'élaboration de "métaphores", c'est-à-dire d'images créées de telle manière que l'idée y soit sentie plutôt qu'exprimée. La métaphore, selon Cronenberg, c'est proprement l'idée incarnée, son apparition, nécessairement impure, monstrueuse : "les idées pures sont invisibles au cinéma. Il n'y a rien à filmer. C'est une chose qu'on peut faire en littérature, mais à l'écran, il faut emprunter un autre chemin. Il faut que je transforme le mot en chair, et qu'ensuite je filme la chair car je ne peux filmer le mot" (p.97). Ce que nous retenons des films de Cronenberg, c'est la violence de cette transformation : ce n'est pas une violence dans ce qui est représenté mais une violence de la représentation même, qui accouche la pensée de ses monstres.

Sébastien Raulin

1 On ne peut s'empêcher, lisant ces lignes, de penser à ce qu'écrit Gilles Deleuze sur le cinéma de Resnais et sur les êtres qui le peuplent : des êtres, dit-il, qui sont passés par une mort, qui en sont nés et qui vont vers une autre mort. Il y a une rencontre, évidente à bien des égards, entre les deux cinéastes et le philosophe (Image-temps, Editions de Minuit, p.271)
2 Notion qui, selon Serge Grünberg, doit beaucoup à W. S. Burroughs.
3 Pour Cronenberg, c'est aussi, idéalement, la position de son spectateur, pensé et modelé par le film.
4 L'entretien relatif à la genèse de Faux Semblants est à cet égard éclairant.

édiTARD

Plumes

Mp3

Radio flu

Interviews

Sudoku

Blog

Forum

Courrier