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Stig Dagerman
est connu en France pour deux romans : Le serpent et
L'enfant brûlé. Ce dernier, publié dans la collection
"L'imaginaire", chez Gallimard, laissait deviner, derrière un
style froid et sans pathos, une âme complexe et tourmentée,
écorchée vive et désespérée. Cette histoire, un peu mélodramatique
mais toute en nuances, d'un adolescent amoureux de la maîtresse
de son père (précisons que la mère est morte au début du livre)
donnait de l'existence une vision bien noire, un peu bergmanienne
(parce qu'il est suédois, on ne manque pas de comparer Stig
Dagerman au cinéaste, seul ambassadeur, malgré Strindberg, de
la culture suédoise dans le monde, mais on admettra que ce roman
n'est pas si éloigné de l'univers d'un Bergman), avec ses silences,
ses malentendus, cette rage de vivre et cette impuissance, justement,
pour l'adolescent, à vivre réellement.
De
rage de vivre, il en est question dans ce petit, tout petit
livre, qui ne comporte qu'une vingtaine de pages. C'est un essai,
les dernières lignes, ou du moins ce qui compterait parmi les
dernières lignes d'un auteur mort prématurément, dans la force
de l'âge : il s'est suicidé. De fait, cette vingtaine de
lignes n'aurait pu être conçue à une autre période de la vie :
si Stig Dagerman se veut revenu de tout, désespéré, il n'en
est pas pour autant blasé et la rage qu'il met à vouloir démontrer
l'absurdité de son existence montre au contraire une profonde
exigence : "Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais :
la vie avant tout." On ne mesure bien le désespoir qu'à l'aune
des attentes qui l'ont précédé. L'auteur était de ceux qui ne
se contentent pas, ne peuvent pas se contenter de "vivre pour
rien" : ce que d'autres, pourtant, sagesse ou simple refus
de "se prendre la tête", appelleraient "vivre, tout simplement".
Sa présence ici-bas lui devait être comptée, justifiée.
L'absence
d'une telle nécessité fait tout le sujet de ce livre : "Je suis
dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui
risque de craindre que sa vie ne soit qu'une errance absurde
vers une mort certaine ne peut être heureux." Tout cela n'est
pas bien gai et peut paraître un peu facile, voire complaisant.
Mais après cette ouverture, Stig Dagerman resserre le débat
autour de thèmes, sinon moins vagues, en tous cas plus porteurs,
tels que la liberté. Ici, le paradoxe se joint à un art consommé
de la maxime : "Mais la liberté commence par l'esclavage et
la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain
de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de
ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie
tranquille de l'indépendance." Etc.. On pourrait le citer jusqu'au
bout : la faiblesse même de son argumentation, liée au
fait, certainement, que l'auteur cherche moins à convaincre
qu'à exhaler sa plainte, donne à ce livre-testament toute sa
beauté. Notre besoin de consolation fait partie de ces textes
dont la démonstration, finalement, importe peu, mais que l'on
peut prendre plaisir à lire par bribes, chaque phrase offrant
de quoi méditer.
Sylvain
Bonnafoux
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