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Stig Dagerman
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
21 p, Actes Sud, 22 F

Stig Dagerman est connu en France pour deux romans : Le serpent et L'enfant brûlé. Ce dernier, publié dans la collection "L'imaginaire", chez Gallimard, laissait deviner, derrière un style froid et sans pathos, une âme complexe et tourmentée, écorchée vive et désespérée. Cette histoire, un peu mélodramatique mais toute en nuances, d'un adolescent amoureux de la maîtresse de son père (précisons que la mère est morte au début du livre) donnait de l'existence une vision bien noire, un peu bergmanienne (parce qu'il est suédois, on ne manque pas de comparer Stig Dagerman au cinéaste, seul ambassadeur, malgré Strindberg, de la culture suédoise dans le monde, mais on admettra que ce roman n'est pas si éloigné de l'univers d'un Bergman), avec ses silences, ses malentendus, cette rage de vivre et cette impuissance, justement, pour l'adolescent, à vivre réellement.

De rage de vivre, il en est question dans ce petit, tout petit livre, qui ne comporte qu'une vingtaine de pages. C'est un essai, les dernières lignes, ou du moins ce qui compterait parmi les dernières lignes d'un auteur mort prématurément, dans la force de l'âge : il s'est suicidé. De fait, cette vingtaine de lignes n'aurait pu être conçue à une autre période de la vie : si Stig Dagerman se veut revenu de tout, désespéré, il n'en est pas pour autant blasé et la rage qu'il met à vouloir démontrer l'absurdité de son existence montre au contraire une profonde exigence : "Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout." On ne mesure bien le désespoir qu'à l'aune des attentes qui l'ont précédé. L'auteur était de ceux qui ne se contentent pas, ne peuvent pas se contenter de "vivre pour rien" : ce que d'autres, pourtant, sagesse ou simple refus de "se prendre la tête", appelleraient "vivre, tout simplement". Sa présence ici-bas lui devait être comptée, justifiée.

L'absence d'une telle nécessité fait tout le sujet de ce livre : "Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit qu'une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux." Tout cela n'est pas bien gai et peut paraître un peu facile, voire complaisant. Mais après cette ouverture, Stig Dagerman resserre le débat autour de thèmes, sinon moins vagues, en tous cas plus porteurs, tels que la liberté. Ici, le paradoxe se joint à un art consommé de la maxime : "Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance." Etc.. On pourrait le citer jusqu'au bout : la faiblesse même de son argumentation, liée au fait, certainement, que l'auteur cherche moins à convaincre qu'à exhaler sa plainte, donne à ce livre-testament toute sa beauté. Notre besoin de consolation fait partie de ces textes dont la démonstration, finalement, importe peu, mais que l'on peut prendre plaisir à lire par bribes, chaque phrase offrant de quoi méditer.

Sylvain Bonnafoux

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