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Buzie ou Le Cantique des cantiques

Sholem Aleichem
[Calmann-Lévy] (Traduit par Jacques Tournier d'après la version anglaise de Curt Leviant)


Ne vous laissez pas intimider par ce titre. Contournez-le et vous ne le regretterez pas : le bonheur est là-derrière, dans le charme irrésistible de ce petit texte du plus grand classique de la littérature yiddish. Sholem Aleichem excellait comme personne à emmener son lecteur là où il entendait l'emmener, à l'envoûter, à le faire rêver, rire et pleurer. Chez nous, on connaissait Menahem-Mendl le rêveur et Tévié-le-laitier mais on ne connaissait pas encore Buzie retrouvé par hasard près de 84 ans après la mort d'Aleichem (1859-1916). Un pur enchantement que cette lecture qui nous est offerte comme un ultime salut de notre magicien à travers les nuages.

"C'est un prénom, Buzie. Esther Libba en raccourci : Libuzie – Buzie. Elle a un an de plus que moi, deux peut-être, et le total ne fait pas vingt. Vous pourriez alors vous prendre la tête et calculer, si ça vous chante, quel serait son âge par rapport au mien. Mais cela en vaut-il la peine ?"

D'entrée, le ton est ainsi donné : mi-doux-amer, mi-drôle, pour nous conter l'histoire d'amour de Shimek et de sa nièce que tout le monde croit frère et sœur dans un petit village d'Europe de l'Est du début du siècle dernier. Sous les dehors de la simplicité la plus limpide, tout n'est cependant pas aussi simple et limpide qu'il n'y paraît. Celui qui attendrait de cette idylle qu'elle l'émeuve dans les règles serait un peu déçu même si Aleichem emprunte, pour s'attacher les faveurs de son lecteur, à l'orthodoxie de toutes les contraintes que le genre suppose, tant en écriture qu'en conduite du récit.

"J'ai découvert une Buzie plus ravissante encore, plus séduisante qu'autrefois. Et pendant que je pensais à cette Buzie d'autrefois, à cette Sulamite du Cantique des Cantiques, une tempête m'a dévoré le cœur. La colère est montée en moi comme un feu. Ni contre Buzie, ni contre quelqu'un d'autre. Contre moi, moi seul, avec mes folies de jeune homme, qui m'avaient poussé loin de mes parents en refusant de me plier à leurs commandements, pour suivre ma propre voie. J'avais laissé perdre à jamais ma seule chance de bonheur, et Buzie était devenue la fiancée d'un autre – pas la mienne. Et c'est vrai que j'avais toujours adoré Buzie, depuis qu'elle n'était qu'une petite fille. Mais quand je suis revenu à la maison, quand je l'ai revue, j'ai compris : Que je l'aimais d'amour."

Chez Aleichem, il est vrai que rien ne survient jamais comme on s'y attendait. A la lecture de ses œuvres, tout se passe comme si l'on se prenait peu à peu à douter du caractère drôlatique de ce qui ne nous était d'abord donné que pour tel. Art en trompe-l'œil ? Peut-être cette expression est-elle en définitive celle qui convienne le mieux. C'est qu'il n'y a pas d'œuvre d'Aleichem qui ne soit à rattacher au contexte historique d'un peuple dont l'écrivain ne s'est jamais caché qu'il entendait se faire le fidèle panégyriste, le porte-parole attentif, avec ses rites et son folklore. Il s'agissait là d'une profession de foi exemplaire ; chaque récit la prolonge admirablement en tirant de cet aveu un fondement de légitimité qui lui confère toute son importance à la lumière de ce que l'Histoire nous a enseigné depuis : il s'agissait de poser, en termes de destins individuels, la métaphore de l'Histoire d'un peuple promis à l'errance et à la mort. Il n'y a pas jusqu'à l'anecdote la plus insignifiante d'apparence où ne souffle dès lors de quelque façon le vent d'une fatalité ancestrale. C'est cette constante ambivalence qui crée le plaisir très troublant que le lecteur éprouve dès les premiers mots de sa lecture. Tel est le cas avec Buzie ou le Cantique des cantiques. Mais si Sholem Aleichem ancre ici son récit dans le cadre historique des oeuvres antérieures, il en articule aussi les parties (au nombre de quatre, comme les saisons) sur le mode d'une prière récitée traditionnellement par la plupart des Juifs chaque vendredi avant l'office du soir, avec ses versets, ses exhortations récurrentes qui en appellent peu ou prou à la renaissance et à la rédemption ; la fiction y gagne un air de récitatif à une voix dont la musicalité imprime à l'ensemble un rythme incantatoire de vieux conte de fée oriental.

"Qu'est-il arrivé à cette sulamite ? se demande Shimek à la dernière page. Qu'est-il arrivé à Buzie ? Comment conclure ? Quelle est la fin ? Ne m'obligez pas chanter la fin de mon cantique. Une fin quelle qu'elle soit, même la plus heureuse, sonne toujours comme un chant funèbre. Alors qu'un commencement, aussi triste soit-il, est préférable à la meilleure des fins. Il m'est donc plus facile et plus agréable de vous raconter de nouveau cette histoire en commençant par le début. Encore et toujours, des centaines, des milliers de fois, avec les mots toujours les mêmes : j'avais un frère nommé Benny… Et ainsi de suite, et ainsi de suite…"
Il est vrai que les contes de fée sont éternels. Comme les chefs-d'œuvre.

Didier Hénique

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Buzie ou Le Cantique des cantiques
118 pages – 76.00 FF

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