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L'invention
du boudoir

Michel Delon
1999
(
éditions Zulma)
139 pages


le petit livre bleu

Du studiolo au cabinet puis au boudoir, un destin architectural devient fantasme littéraire. Crébillon, Laclos, Vivant Denon, Sade, les auteurs associés au libertinage dix-huitième ne sont pas les seuls à succomber à ce passage obligé de la nouvelle géographie intime. La topologie romanesque intègre facilement ce lieu de l’embrasement amoureux, confiné, ultime, auquel l’on accède généralement après avoir traversé toutes les autres pièces, niché dans sa luxure démesurément minuscule. Le boudoir, lieu magique et réel, antre social du plaisir intime, méritait bien un panégyrique historique et littéraire. Michel Delon lui consacre aux éditions Zulma un instructif petit opus qui tient autant de l’étude et du pamphlet, que de l’évocation libertine. Le titre, L’invention du boudoir, décrit en partie seulement l’enjeu de l’entreprise. A travers un corpus littéraire étendu, doublé d’une recherche lexicographique savante, le petit livre bleu parvient à évoquer la signification sociale, le destin historique et les représentations artistiques de ce joyau archilittéral.

On traverse nombre de ces « espaces à soi » arrangés avec un soin extrême, généralement peuplés de miroirs, « le lieu devient ainsi une machine à approfondir l’espace par les glaces et les ouvertures, à le saturer d’allusions et de provocations, à sertir le corps d’un décor suggestif. »  Tout entier dévolu au sacrement érotique, le boudoir hérite « légitimement » du sobriquet de foutoir,  devient plus ou moins décrié selon les humeurs vacillantes de ce grand siècle de la morale et du bonheur. Il est dès lors aisé de trouver d’autres prolongements du mot, imaginaires (oratoire, rêvoir, torturoir) ou réels, jusqu’au très viril et très bourgeois fumoir du XIXème siècle.

Avec la Révolution  « le boudoir n’est plus un îlot de liberté sexuelle, il prend la dimension d’une utopie du sexe tout-puissant, menaçant la vertu républicaine ». Abandonne-t-on pour autant toute référence à ce haut symbole de la débauche aristocratique ? Stendhal, Balzac, Catulle Mendès, Huysmans et le boudoir « à rebours » de Des Esseintes, Jean Lorrain et tant d’autres, perpétuent la dimension fantasmatique du lieu. Léon Guillemin s’invente sociologue avant l’heure pour remarquer dans sa Physiologie du boudoir et des femmes de Paris, paru en 1841, que « désormais toutes les femmes ont un boudoir, depuis la femme du monde, qui a remplacé le sofa du siècle précédent par une causeuse, jusqu’à la bonne qui partage sa cuisine en deux espaces : l’un pour les fourneaux, l’autre pour ses amours. »

Autant de révélations érotico-historiques combleront le curieux, l’obsédé, l’amateur, l’éclairé : bref tout le monde. Le terme d’« invention » ne se réfère pas à un éventuel aspect pédagogique ou pratique de la sophistication amoureuse (lire plutôt à ce sujet les « conseils santé » de l’article consacré au Manuel d’érotologie arabe du Cheikh Nefzaoui), mais souligne d’avantage le péril dans lequel cette « invention » du siècle des philosophes semble sombrer. Michel Delon évoque le boudoir, à mille lieues des open space, des formes géométriques et transparentes, des portables et du tout-branché, avec le souffle d’un pamphlétaire ayant su renouer les fils d’un sujet contradictoire et saturé d’images nostalgiques pour en tirer une conclusion vivifiante : « Le plaisir est exilé de la cité hygiénique, statistique et inquisitoriale aussi bien que de la pornographie commerciale. Le boudoir n’est peut-être que l’utopie minuscule du plaisir, parenthèse de loisirs luxurieux et de confusions agréables ». Pour que vive la bouderie. 

Alexb

Liens de l'article :
-
Posséder et détruire, les stratégies sexuelles dans l’art d’Occident
- Le jardin parfumé, Manuel d’érotologie arabe du Cheikh Nefzaoui

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L’Invention du boudoir 
de Michel Delon
 Editions Zulma, 1999

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