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le petit livre bleu
Du
studiolo au cabinet puis au boudoir, un destin architectural devient
fantasme littéraire. Crébillon, Laclos, Vivant Denon, Sade, les
auteurs associés au libertinage dix-huitième ne sont pas les seuls à
succomber à ce passage obligé de la nouvelle géographie intime. La
topologie romanesque intègre facilement ce lieu de lembrasement
amoureux, confiné, ultime, auquel lon accède généralement après
avoir traversé toutes les autres pièces, niché dans sa luxure
démesurément minuscule. Le boudoir, lieu magique et réel, antre
social du plaisir intime, méritait bien un panégyrique historique et
littéraire. Michel Delon lui consacre aux éditions Zulma un instructif
petit opus qui tient autant de létude et du pamphlet, que de lévocation
libertine. Le titre, Linvention
du boudoir, décrit en partie seulement lenjeu de
lentreprise. A travers un corpus littéraire étendu, doublé dune
recherche lexicographique savante, le petit livre bleu parvient à évoquer
la signification sociale, le destin historique et les représentations
artistiques de ce joyau archilittéral.
On
traverse nombre de ces « espaces à soi » arrangés avec un
soin extrême, généralement peuplés de miroirs, « le lieu
devient ainsi une machine à approfondir lespace par les glaces et
les ouvertures, à le saturer dallusions et de provocations, à
sertir le corps dun décor suggestif. » Tout
entier dévolu au sacrement érotique, le boudoir hérite « légitimement »
du sobriquet de foutoir, devient plus
ou moins décrié selon les humeurs vacillantes de ce grand siècle de
la morale et du bonheur. Il est dès lors aisé de trouver dautres
prolongements du mot, imaginaires (oratoire,
rêvoir, torturoir) ou réels, jusquau très viril et très
bourgeois fumoir du XIXème siècle.
Avec
la Révolution « le
boudoir nest plus un îlot de liberté sexuelle, il prend la
dimension dune utopie du sexe tout-puissant, menaçant la vertu républicaine ».
Abandonne-t-on pour autant toute référence à ce haut symbole de la débauche
aristocratique ? Stendhal, Balzac, Catulle Mendès, Huysmans et le
boudoir « à rebours »
de Des Esseintes, Jean Lorrain et tant dautres, perpétuent la
dimension fantasmatique du lieu. Léon Guillemin sinvente sociologue
avant lheure pour remarquer dans sa Physiologie
du boudoir et des femmes de Paris,
paru en 1841, que « désormais toutes les femmes ont un boudoir,
depuis la femme du monde, qui a remplacé le sofa du siècle précédent
par une causeuse, jusquà la bonne qui partage sa cuisine en deux
espaces : lun pour les fourneaux, lautre pour ses amours. »
Autant
de révélations érotico-historiques combleront le curieux, lobsédé,
lamateur, léclairé : bref tout le monde. Le terme d« invention »
ne se réfère pas à un éventuel aspect pédagogique ou pratique de la
sophistication amoureuse (lire plutôt à ce sujet les « conseils
santé » de larticle consacré au Manuel dérotologie arabe
du Cheikh Nefzaoui), mais souligne
davantage le péril dans lequel cette « invention » du siècle
des philosophes semble sombrer. Michel Delon évoque le boudoir, à
mille lieues des open space,
des formes géométriques et transparentes, des portables et du
tout-branché, avec le souffle dun pamphlétaire ayant su renouer les
fils dun sujet contradictoire et saturé dimages nostalgiques pour
en tirer une conclusion vivifiante : « Le plaisir est exilé
de la cité hygiénique, statistique et inquisitoriale aussi bien que de
la pornographie commerciale. Le boudoir nest peut-être que
lutopie minuscule du plaisir, parenthèse de loisirs luxurieux et de
confusions agréables ». Pour que vive la bouderie.
Alexb
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