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Nicholson Baker est une sorte de Bernard Weber qui sait écrire. Au lieu de sinventer des mondes bidon et dy fourrer avec une délicatesse proche de lenculage
de mouches (plutôt que de fourmis) son microscope électronique, Nicholson Baker a fait depuis son premier roman
"La Mezzanine", le choix détudier ses semblables, ce qui est évidemment beaucoup plus drôle et intéressant que de filer la métaphore des sociétés animalières. Et si on fait référence à Weber, cest pour
ne pas citer Jünger dans ce travail dentomologiste du quotidien de peur deffaroucher et surtout parce que cet écrivain américain débonnaire et très peu sexy
Baker ressemble à un prof de Harvard, la cinquantaine, moustachue et mal costardé
- est aussi accessible que lautre est con. Comme les profs de Harvard, Baker
est aussi très rigolo et totalement déjanté.
Dans
"la Mezzanine", il racontait sur euh
. 200 pages comment un employé de bureau prenait lascenseur pendant sa pause déjeuner pour aller sacheter une paire de
lacets parce que les siens sans raison enfin Baker expliquait les raisons fascinantes du lâchage par des théories quon ne pourra pas résumer ici avaient craqué.
Lemployé en profitait pour expliquer le succès des pailles en plastique coudées dans le sirotage des boissons fraîches en même temps quil proposait des
améliorations substantielles dans leur conception. Il dissertait sur la mode, la difficulté de frapper à la machine, les implications métaphysiques du recours à
lascenseur plutôt quà lescalier,
Dans
"Servir Chambré", il en rajoutait une couche. Cette fois, il sagissait de donner le biberon à sa petite fille. Ailleurs, cela aurait pris léquivalent de vingt minutes ou
de vingt lignes. Dans la langue de Baker, la pause biberon dure des heures et semble englober le monde : il étudie limpact des climatiseurs individuels dans les avions
et essaie dinventer un instrument de mesure des conséquences dune respiration nasale sur lair contenu dans une pièce de 25 m2 et, subséquemment, sur le balancé
dun mobile suspendu à un parc denfants. Chaque micro-action fait lobjet dune analyse quasi- exhaustive qui en évalue les retombées sur le monde et les milliards
dêtres qui lhabitent. Les personnages de Baker se caractérisent par leur profonde humanité et leur propension à ne pouvoir simaginer sans lautre. Toute action
ramène à lémotionnel et appelle des impressions, des réminiscences de telle ou telle situation agréable ou désagréable. Sa fille le mène à évoquer sa vie sexuelle, sa
femme, la difficulté de vivre en couple. Comme chez Proust et la comparaison nest pas jetée à lemporte-pièce -, la moindre surrection humaine, matérielle ou
émotionnelle dans le champ de lauteur peut mener à une "vision"
dune richesse insoupçonnée.
Le plus intéressant chez Baker par delà la richesse du système narratif quil met en place et son côté jubilatoire (car Baker nest jamais chiant, il faut le souligner)
est lorsquil tire son dispositif dobservation poétique au service dun point de vue qui nest pas le sien. En gros, lorsquil confronte son imagination délirante
et explicative à une altérité qui le dépasse. Dans "Vox", son roman de gare, il relate la conversation téléphonique à rallonge de deux célibataires qui ne se connaissent
pas et qui sont mis en contact par une messagerie érotique. Le livre ressemble à un scénario de Woody Allen, très sexy et très élégant à la fois, mais en beaucoup
plus inventif car ici, la divagation ne connaît pas de limites. Dans
"Nory au pays des Anglais", il tente de rendre la vision du monde de sa fille au travers des fables que
les enfants se montent pour comprendre la texture sociale. Le roman est une série de contes fantastiques qui marche sur les terres dAlice au pays des Merveilles.
Nory raconte, par exemple, lhistoire de la pluie mortelle qui coule en Inde et inonde les visages des gens de pauvreté. Le récit est une merveille desprit et de
gentillesse. Nory écrit : "Dans une histoire, il faut quil y ait obligatoirement quelque chose qui rate, parce quune fois que ça a raté, il faut bien que ça sarrange."
Baker est capable de raconter des histoires dans un mouchoir de poche. "Donc la nuit, on pouvait lire Garfield ou se raconter des choses agréables comme le projet de faire un musée de plats factices et de mettre de fausses miches de
pain sur de petites assiettes, pour éviter de faire de mauvais rêves. Mais quelquefois le mauvais rêve arrivait quand même, on ny pouvait rien. Bing !"
A lapproche de lété,
"Le Point d'orgue éclipse" néanmoins tous les autres ouvrages de lauteur. Cette fois, Baker fait coup double : il invente un super-pouvoir ce qui nest pas donné à tout le monde et toujours assez exceptionnel pour être relevé : tout écrivain aimerait imaginer un super-pouvoir tel que
linvisibilité ou le rayon-laser qui nait été évoqué par quelquun dautre et fait un livre pornographique.
"De temps en temps, en général à lautomne, je découvre que jai le pouvoir de tomber dans lEnclos. Cest une période de durée variable pendant laquelle je suis vivant et mobile, où je pense et je regarde, alors que le
reste du monde est stoppé et suspendu."
Dans lEnclos, tout est permis et notre super-héros ne tarde pas, après avoir utilisé la chose timidement (doper sa productivité au boulot, écrire des nouvelles,
apprendre une langue ou deux), à verser dans la pornographie. Arno Strive, le héros, déshabille les femmes, se branle sur leurs corps immobiles ou les recoiffe,
habille et déshabille les gens, en compromet dautres. Surtout, pendant ce temps où le monde est à ses pieds, il nen profite pas pour faire de vraies saloperies
comme tout un chacun. Il rend hommage à la beauté, essaie de lire les gens depuis leur sommeil. Sil sautorise quelques libertés avec leur corps, cest pour mieux
les aimer dans la réalité. Il leur offre des fleurs quil va mettre en cachette dans leur appartement -, il va vérifier leur moralité, il leur fait des cadeaux, il leur raconte
des histoires pour les tirer de leur quotidien tristounet. Evidemment la tonalité de tout cela est très sexuelle car Arno Strive est avant tout un malade obsédé par les
poils de pubis et les petites culottes. "Le Point dOrgue" a une dimension nécrophile avouée et permet à Baker de mener aussi loin que possible son travail de
dissection. La pornographie subvertit le quotidien et introduit cette fois une vraie réflexion (jamais formalisée heureusement) sur la mélancolie et la solitude de
lhomme (et de la femme) face au désir. Lécriture est joyeuse et emplit le lecteur dune envie de vivre insensée en même temps quelle lémoustille. La
"scène" du jardin de Marian reste à cet égard une référence érotique de premier ordre et qui ravale les tentatives de
"faire cul" de Djian dans "Vers Chez les Blancs" au rang de
petits divertissements branchouilles.
Extrait pour conclure cette critique en guise de recommandation des quelques 80 pages de la scène la plus pastoro-hardcore de toute la littérature:
"Le célèbre danseur du Golden Banana, Armande Klockhammer Junior, navait accepté quune fois au cours de sa brillante carrière quon réalise un moulage en
cire de la trilogie charnelle qui lui avait ouvert tant de portes. (
) Marian disposa son modèle Armande Klockhammer vierge, en compagnie de ses collègues
vétérans (
) Elle le posa dans lherbe épaisse à lendroit choisi, en laissant de la place de chaque côté pour y mettre les pieds. (
) Elle écarta la serviette et la
lumière se refléta sur les motifs anciens du plateau ainsi que sur le godemiché quand elle eut fait glisser une grande quantité dAstroglisse sur la tête il semblait
parfaitement obscène dressé au milieu de la plus belle pièce de son héritage
"
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