Anarchie dans le youka
LAngleterre
serait un petit arbre touffu aux nombreuses ramifications, et Nik Cohn,
flanqué de sa sympathique co-équipière, sauterait de branche en
branche à la recherche de fruits sauvagement défendus. Secoué par
le cyclone Thatcher, érodé par leffet de serre, le youka
compterait autant de branches pourries que de turgescences
inattendues. De drôles doiseaux y vivraient en tribu : plumés,
planants, pigeons, paons, bécasses,
autruches
Tout ce petit monde battant des ailes, chantant,
piaillant, et foutant à ravir.
Lhonorable
Nik Cohn, estampillé « inventeur de la rock
critic », cultissime auteur de A
Wop Bop A Loo Bop A Lop Bam Boom - sa petite bible rock
publiée en 1968 et rééditée en français aux éditions Allia
lannée dernière - nous livre ici un reportage au pas de course à
travers lAngleterre marginale de la fin des années 90. Il se
plonge dans la « république » des exclus, société en
rupture, qui rassemble tout ce que le royaume compte de laissés pour
compte et de largués des affaires. On traverse le Nord et ses
vestiges industriels transformés en parcs à thèmes, on entre dans
des dizaines de pubs, de squatts, à Londres, à Brighton, Newcastle
ou ailleurs. On atterrit, assommés, dans un Blackpool en délire :
« ...filles pubères paradant en microjupe et débardeur, deux par
deux, les cuisses aussi blanches quun poulet plumé. Des grands-mères
ivres en goguette vêtues de tee-shirts proclamant " Plus
Vingt Ans, Toujours Salope ". Durs en contingents braillant
des slogans footbalistiques. Odeurs mêlées de bière renversée,
dhuile de friture, dégout, de désinfectant. Trams à impériale
festonnés de guirlandes lumineuses. Vendeurs à la sauvette fourguant
fourreaux à pénis, yo-yo électriques, sucres dorge au gingembre ».
Nik Cohn nous offre une belle galerie de personnages en dérive ou en
fuite, un défilement saisissant de lieux glauques et magnifiques.
Mais pourquoi sennuie-t-on, alors ?
Peut-être
parce que le style, à part quelques envolées lyrico rockn roll
senties, ne parvient pas trop à nous faire décoller est-ce la
traduction ? Peut-être parce quil y a une certaine facilité,
trop danecdotes anecdotiques, que lon oscille sans cesse entre
lextra et lordinaire. Enfin parce quon a limpression
quil y a tromperie sur le titre. Le titre original Yes,
We Have No a été travesti en cet Anarchie au
Royaume-Uni qui nous renvoie direct à lhymne punk des Sex
Pistols et qui ressemble finalement plus à la version rétro-guiguette
du titre mythique (écoutez-la
!), lironie en moins. Le chaland en quête de
modernités succombe à cette proposition racoleuse de suivre Nik dans
son « équipée sauvage dans lautre Angleterre » (le
sous-titre de louvrage, bizarrement, ne dit pas « notre »
équipée, alors quil sagit de Nik et de son amie Mary). Pour se
retrouver finalement au pub du quartier, avec des gens quil voit
tous les jours (si le chaland séjourne en Angleterre, bien sûr). A
moins quil nhabite dans un cottage divoire. Ce nest pas
l « autre » Angleterre, cest lAngleterre la plus
visible, la plus criarde, la plus épouvantable, la plus attachante. A
mille lieues de la « cool britania » bassinée par Tony
Blair, dont un des protagonistes du livre, Robin Banks, arnaqueur
professionnel et intègre, remarque judicieusement : « Regarde
un peu les dents de Blair, nom dun chien ; ce sourire de
connasse. Personne na une gueule pareille par hasard ». Sur
la longueur, lensemble est donc très vrai, mais un peu évident,
assez inoffensif. Et pas vraiment soufflant. A Bada Boum Boum Boum.
alexb |