A peine apaisés les ultimes flonflons du bal, retombées les dernières fusées de la
fête, on n'est pas mécontents de constater, en somme, qu'aucun incident particulier (la
promesse de ce fameux bogue, par exemple, qui nous apparaissait tout à coup comme celle
de l'Apocalypse, vous vous rappelez ?), aucun incident particulier ou autre, donc, n'est
venu mettre à mal la rotation des astres ni non plus en améliorer l'intrépidité :
bref, tout est comme avant, ni plus, ni moins. On aura tout compris : 2000, c'est du
pareil au même. L'homme est resté l'homme, quelques rides en plus, quelques rêves en
moins. C'est tout et d'ailleurs là une des illustrations les plus courantes d'un principe
qui s'applique à tous les petits anges que nous sommes depuis la naissance du monde.
Enfin, tous des petits anges,
reconnaissons que c'est quand même vite dit. Voyez par exemple le prétexte du dernier
livre d'Emmanuel Carrère :
"Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses
parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même. L'enquête a révélé qu'il
n'était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire,
qu'il n'était rien d'autre..."
Nous en conviendrons alors
tous volontiers : certains échappent résolument à cette catégorie, je parle bien sûr
de celle des petits anges. En témoigne ce neuvième livre de Carrère qui n'est pas un
roman bien qu'il soit écrit comme un roman : il s'agit d'un document sur un fait divers
qui défraya la chronique pendant quelques semaines. Un document, oui, mais tout aussi
passionnant qu'un roman dont on sait bien depuis Balzac ou Proust, par exemple, que la
frontière peut être ténue qui le sépare de la réalité.
L'entreprise, ici, tenait
cependant de la gageure par sa démarche paradoxale. Même si pour la mener à bien le
romancier se devait de recourir initialement au matériau brut que constitue un dossier,
s'inspirant ainsi d'une méthode déjà utilisée par Truman Capote dans son fameux
"De sang froid", il envisagera à certain moment de provoquer une rencontre avec
son "personnage" au parloir de la prison où celui-ci se trouve incarcéré. Il
le rencontrera trois fois. Or c'est ici que pour l'écrivain tout bascule. Il se trouve
que Jean-Claude Romand se présente à lui comme un double saisissant d'un autre
"personnage", celui-là fictif, d'un précédent livre : celui de La Classe
de Neige. Qu'on imagine ce qu'a pu éprouver le romancier Carrère dont les thèmes
du dédoublement et des faux-semblants représentent l'ordinaire depuis toujours (Voir Le
Détroit de Behring, Hors d'atteinte ?, La moustache et Je suis
vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick"). Le héros de son précédent
roman existait réellement ! Incroyable.
On devine dans ces conditions
l'étendue des difficultés qu'a dû rencontrer l'auteur, sa tentation de plaider la cause
de Romand, cet imposteur assassin qui a exercé la médecine pendant dix-huit années sans
que personne, fût-ce les plus proches de sa propre famille, qu'il allait massacrer,
soupçonne jamais qu'il n'y avait aucun titre légal (usurpation de titre et de
compétence qui suffit néanmoins, ma foi, à la constitution d'une bien jolie fortune à
l'origine de la découverte du pot-aux-roses).
On devine parallèlement le
puissant motif qu'Emmanuel Carrère avait à la poursuivre et à s'en acquitter comme il
l'a fait : le récit de cette imposture, de cette vie bâtie entièrement sur le mensonge
et l'artifice rejoignait l'élément fondateur de son univers imaginaire. Il était bien
forcé d'emprunter régulièrement les voies de l'interprétation intime, c'est-à-dire au
bout du compte, pour lui, les voies de la fiction quand la réalité ne cesse de la
télescoper, pour mettre au jour les parts d'ombre d'un destin dont la légitimité
n'était qu'apparence fondant le vide.
Il n'empêche, Emmanuel
Carrère, dans cette affaire, plaide aussi peu que l'y autorisent son honnêteté morale
et son parti pris d'humilité devant la tragédie : il s'efforce de présenter
successivement les faits dans leur absurde intégrité, de dénombrer, d'analyser aussi
objectivement que possible. Il ne jugera jamais davantage que n'est possible l'inverse
dans une mise à distance tenant souvent de la gageure. Mais il s'assigne de raconter
comme il a toujours raconté ses histoires obsédées de mal et de mort, sans
complaisance, sans ménager les préjugés du lecteur, et donc bien mieux que n'importe
quel chroniqueur judiciaire le ferait puisqu'aussi bien, dans ce livre de mise en abyme,
l'auteur, qu'il le veuille ou non, s'engage lui-même en s'exposant à une si vertigineuse
confrontation de miroirs qui lui en coûtera de se remettre à peine de la grave
dépression où elle l'a plongé.
Didier Hénique |