Act
Up : Lépopée rose et noire de Didier Lestrade.
« Je
sais que jai raison », cette phrase, martelée tout au long du
bouquin de Didier Lestrade, co-fondateur de lassociation de lutte
contre le sida Act Up, est aussi la dernière. Vous fermez ce livre en
acquiesçant, cest plus fort que vous. Ca vous prend à la gorge,
impossible déteindre la lumière ou de descendre boire un café :
Lestrade, comme Act Up depuis des années, vous a une fois de plus sonné.
En
1987, alors quon parle encore du bout des lèvres dun « cancer
homosexuel », que les hémophiles se font transfusés sans plus
dhistoire et que le fameux « jouir sans entrave » tient
toujours le haut du pavé, Didier Lestrade découvre quil est séropositif.
Au lieu dadmettre bêtement que cest le début de la fin, Lestrade
décide que cest la fin du début : ses copains activistes-gays
qui, face à lhécatombe, viennent de monter Act-up New-York, achèvent
de le convaincre. Après deux ans dhésitation et face à linertie
ambiante dans les milieux gays en France, Lestrade, entouré de Pascal
Loubet et de Luc Coulavin, ouvre lantenne dAct Up-Paris. On est en
1989, et en effet, ce nest que la fin du début
Pendant
les dix ans qui suivent, Act Up va être lélectron libre de la
communauté sida en France, une communauté que lassociation a
largement contribuée à construire aux yeux du public. Cest cette
histoire là, une histoire de peur et de colère, que vient nous
raconter son fondateur, sans concession. Parce quAct Up est dabord
pour lui une affaire damour, quasiment de foi, parce que sur un sujet
comme celui-là, il est impossible de mettre laffectif de côté,
Lestrade a choisi de construire son livre comme une épopée, à mi
chemin entre le journal intime et le carnet de bord.
Au
fil des pages, il retrace les spécificités de lassociation, sa genèse,
ses méthodes, ses combats en les mêlant sans ambage à son parcours
intime et intellectuel. « Jai eu dix années de thérapie de
groupe qui sappellent Act Up » nous glisse-t-il au détour
dune page. Ce qui défile alors devant nous ce nest pas seulement
laventure dun groupe, mais à travers elle, la plus périlleuse et
la plus poignante des luttes identitaires de ces dernières années;
celle du droit à la visibilité pour les séropositifs, les gays et,
petit à petit, pour tous les freaks de la terre comme lauteur
les appelle lui-même. Cette nécessité de vivre fièrement et
dignement, quelques soient les choix sexuels, le style de vie, ou le
statut sérologique des individus, saccompagne dune lutte acharnée
pour pouvoir rester maître de son destin de malade face à la toute
puissance des laboratoires pharmaceutiques obsédés par le fric et
dinstitutions médicales défaillantes. Loin des pleurnicheries
complaisantes, ce quon retrouve dans cette chronique engagée des années
Sida, cest la véhémence contagieuse dune association qui dénonce
et tire sur tout ce qui bouge avec des méthodes aussi redoutablement
radicales quelles sont efficaces.
La
deuxième partie de louvrage est un véritable journal de bord :
on y retrouve, année après année, tous les débats et les actions
dAct Up,. Véritable baromètre de la santé du groupe, les RH (réunions
hebdomadaires) sont passées au crible. Les actions déclat, comme la
pause dune capote géante sur lobélisque de la Concorde ou la
distribution forcée de préservatifs aux bigots de Notre-Dame, sont
mises en perspectives avec les choix politiques et les discussions
internes du groupe. Aux rythmes des Gay Pride et des réunions
internationales sur le Sida, on suit pas à pas la vie de
lassociation, ses contradictions, ses dérives aussi. Au final, le
constat de Lestrade est, à limage de lactiviste quil est,
intransigeant et un peu amer; le mirage des trithérapies et le désengagement
des pouvoirs publics en matière de prévention ont détourné
lattention du public, le Sida nintéresse plus personne ; en
1998 Act Up est au bord du gouffre
Mais Lestrade et ses amis ne cèdent
rien, les dernières pages du bouquin en témoigne. En 1999, tout est là
pour nous faire flipper, pour nous rappeler ce quest le Sida,
pourquoi cest la guerre, pourquoi seuls les cons ne mettent pas de
capote, en bref, pourquoi, une fois de plus, Act Up a raison.
Juliette
Barbara
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