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Que les prisonniers soient entretenus dans cette réalité d'objet
dès la sentence prononcée, Abu-Jamal est là pour en attester :
réfléchir, écrire, penser demandent une force surhumaine. "Ici,
on n'a que peu, ou pas, de vie psychologique. Ici beaucoup ne
peuvent échapper au spectre omniprésent de la mort que par les
distractions communes : télévision, radio, activités sportives.
Les téléviseurs sont autorisés mais pas les machines à écrire.
On peut dépenser librement son énergie devant le petit écran,
mais un outil essentiel pour se débrouiller dans le maquis juridique
est considéré comme un risque du point de vue de la sécurité."
(p. 45) "Déjà morts" leur martèle une institution qui semble
avoir pour seul dessein de les conserver vivants pour mieux
les éliminer. C'est en ce sens que le contre pouvoir constitué
par l'écrit en tant que tel et représenté aujourd'hui ne serait-ce
que symboliquement par le Parlement
International des Ecrivains prend toute sa force. "Même
si nous n'étions pas persuadés par mille indices que la justice
a été violée dans le cas d'Abu-Jamal pendant plus de treize
ans et que son procès appelle au moins une révision, le Parlement
International des Ecrivains s'oppose par principe, par ce qui
est son principe même, et aux tortures policières et carcérales
et à la peine de mort, ce qui va de soi dès lors que nous nous
élevons contre toutes les violations de la liberté de parler
et d'écrire […]. Sans cesser d'être lui-même, Abu-Jamal, "la
voix des sans-voix" (surnom de "the voice of the voiceless"
donné à Abu-Jamal pour son travail de journaliste radio et presse
avant même son incarcération ndlr), est d'abord un prisonnier
politique. Parce qu'il risque la mort, il représente ainsi pour
nous aujourd'hui toutes ces voix, la voix, une voix de toutes
ces voix. Et nous ne cesserons plus de l'entendre. "Préface
de Jacques Derrida, 1er août 1995, signée au titre de vice-président
du Parlement International des Ecrivains présidé par Salman
Rushdie.
La
peine de mort : une plus-value électorale prisée par toutes
les composantes de l'exécutif américain
Des
objets, les résidents du couloir de la mort ne le sont pas qu'aux
yeux de l'institution pénitentiaire. Pour les hommes politiques
américains, ils représentent également un fond de commerce des
plus lucratifs, stockés dans l'attente d'une opportunité de
plus-value électorale. Pour bien mesurer l'ampleur du phénomène,
il suffit d'observer George W. Bush Junior. Elu gouverneur du
Texas sur un programme ultra réactionnaire, il n'a eu de cesse
de durcir la législation pénale de cet Etat. L'augmentation
des condamnations, et notamment celles à la peine capitale,
a dès lors suivi une courbe inversement proportionnelle à celle
des moyens financiers et humains investis dans la lutte contre
la misère sociale. Ainsi Bush a contenté doublement son électorat.
En sabrant dans les dépenses budgétaires, il fait baisser les
impôts, en remplissant les prisons, il apaise les inquiétudes
sécuritaires de la white middle-class. Nul besoin d'être un
médium pour saisir le côté perfide de cette manipulation :
la croissance de la population carcérale vient cacher les effets
dramatiques de la disparition brutale du filet social le plus
élémentaire. Et bien sûr, ce sont les minorités ethniques qui
en subissent de plein fouet les conséquences. Vous savez, ces
gens qui sont les seuls à avoir véritablement contesté de l'intérieur
le fonctionnement du système américain ces trente dernières
années… Plus grave encore, George W. Bush se sert des prisonniers
du couloir de la mort pour camoufler les dérapages de sa politique.
Que, sans espoir d'intégration, ces minorités se tournent vers
la violence, voire le crime, pour survivre dans un milieu de
plus en plus excluant, et son administration augmente le rythme
des exécutions. Bush joue ainsi sur la peur des minorités pour
renforcer son audience auprès de ses électeurs. Cette approche
perverse de la politique se retrouve à tous les échelons de
la vie publique aux Etats-Unis. Que ce soit l'ancien maire de
New-York, le shérif d'un comté quelconque ou l'attorney general
de l'Etat du Texas, la grande majorité des élus se livrent à
une compétition acharnée sur le dos des plus démunis, et donc
des plus condamnés, pour renforcer l'assise de leur pouvoir
et garantir leur réélection. Cette réalité est si présente qu'aucun
homme politique américain visant à des hautes responsabilités
n'ose plus se positionner ouvertement contre ces dérives barbares,
même s'il est dans son fort intérieur contre ces pratiques.
Et ce d'autant plus quand il est question de la peine de mort.
La force et la pérennité de ce témoignage est de faire de cette
cause un symbole et perpétuellement de ce symbole une réalité
humaine irréductible.
Ecrivain,
journaliste, noir-américain, ex-Black Panther condamné à mort
dans une prison du Connecticut depuis vingt ans, Abu-Jamal reste
une voix entière par delà son message, certainement parce que
sa force est singulièrement, essentiellement politique. C'est
ce qui le condamne. C'est également ce qui le sauve et le maintient
en vie.
dossier
coordonné par A.J
et el bolcho
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