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Si
la mobilisation internationale n'a pu empêcher l'exécution d'Odell
Barnes, il reste toujours dans les couloirs de la mort un
condamné dont les Etats-Unis ne savent s'ils doivent appliquer
ou commuer la peine : Abu-Jamal, journaliste, écrivain et condamné
à mort noir-américain attend depuis vingt ans la révision de
son procès. Il doit ce répit et sa survie à cette liberté paradoxale
: il écrit. Retour sur un ouvrage majeur de la critique des
discriminations raciales institutionnalisées aux Etats-Unis,
En direct du couloir de la mort, (paru en 1995 à la découverte,
édition revue et augmentée en 1999), qui à force de chroniques
presque quotidiennes de la vie des prisons américaines dévoile
les mécanismes d'un système tout entier. Une critique qui, avec
de nombreux autres appels, s'adresse aujourd'hui directement
au nouveau président américain, George W. Bush Junior.
Elections américaines obligent, il est impossible de contourner
la question des luttes raciales et des discriminations quasi
institutionnalisées dont sont victimes les populations minoritaires
aux Etats-Unis. Nous avions le mois dernier publié un compte-rendu
de l'ouvrage de Colette Barthès, la correspondante quatre ans
durant d'Odil Barnes reclus au fond du couloir de la mort de
la prison de Huntsville, Texas, et qui en France l'a aidé à
plaider et surtout faire entendre sa cause. Loin de rester confinée
dans une sphère privée, la correspondance n'a eu de cesse de
se faire l'écho publique et politique de cette atroce réalité
: les Etats-Unis d'Amérique, première puissance mondiale et
chantre de la liberté sur la scène internationale, fière comme
aucune de sa constitution dont le socle est la défense de toutes
les libertés individuelles, sont également la première puissance
mondiale au regard de la pérennisation de cet archaïsme : le
meurtre d'Etat. Abu-Jamal le précisait dans ces textes écrits
en 1989-1994 qui restent toujours d'une brûlante actualité :
parmi les trois puissances mondiales à prononcer le plus grand
nombre de condamnations à la peine capitale, avec la Chine et
L'Arabie Saoudite, seuls les Etats-Unis sont reconnus pour être
une démocratie. Dans sa préface à cet ouvrage, John Edgar Wideman
rappelle dans le même ordre d'idée qu'en 1980 déjà, les Etats-Unis
étaient le troisième pays du monde du point de vue du pourcentage
de la population recluse en prison. Les deux premiers ont accusé
le plus cinglant et le plus forcené des démentis en provenance
de leur population : Les régimes d'Union soviétique et d'Afrique
du Sud ont depuis essuyé de véritables révolutions. Les Etats-Unis
attendront-ils d'en venir à ces extrêmes pour réformer non seulement
leur système judiciaire, mais également un socle moral et essentiellement
politique qui en est la justification ultime ?
Nous le savons. Trois mille prisonniers attendent actuellement
une mort programmée dans les prisons américaines sans véritable
espoir, et ce dans des conditions de détention extrêmement préjudiciables
: en attendant quelques fois depuis plus de vingt ans une mise
à mort inexorable, parqués dans certains établissements 22h/24
dans leur cellule de 2m/3 et interdits de tout contact physique
avec leur proches, leur famille, ils sont victimes d'une déshumanisation
rampante. Les rapports émis chaque année par Amnesty International
ne laissent planer aucun doute quant à cette réalité des couloirs
de la mort et qualifient expressément le système carcéral américain
d'attentatoire à la dignité humaine. Mais, et c'est là une vérité
reconnue à mi-mot par le Congrès américain, l'atteinte aux droits
civiques et la discrimination qualifiée des afro-américains,
pour ne citer qu'eux, en sont le corollaire immédiat et irréfutable.
Les afro-américains représentent 11% de la pop américaine ;
ils représentent 40% de celle des couloirs de la mort.
Writing
is a crime
"Je vous écris de la prison d'Etat de Huntingdon, dans le centre
de la Pennsylvannie, le plus grand couloir de la mort de l'Etat.
" La litanie des chiffres et les répétitions du livre ne changent
rien à l'horreur du constat et à ses implications politiques.
"Dans le couloir de la mort, le monde est plus noir que partout
ailleurs. Les Africains-Américains représentent seulement 11%
de la population nationale mais constituent environ 40% de la
population du couloir." (p. 43) Le Congrès américain a été en
passe de reconnaître très officiellement ces chiffres et leurs
implications. L'arrêt Mc Cleskey contre Kemp de 1987 (p.49),
prononcé par le Congrès américain, reconnaissait en effet, au
plus haut niveau du système juridique américain, que celui-ci
avait de fait institué une politique de discrimination selon
que les accusés étaient noirs ou blancs. Statistiques à l'appui,
l'étude sur laquelle statuait cet arrêt (finalement rejetée
par le Congrès de peur donc d'avoir à en assumer les implications)
démontrait par exemple de façon irréfutable les inégalités raciales
énormes dans l'application de la peine de mort en Géorgie. Abu-Jamal
en fait cette synthèse : "Les personnes accusées d'avoir tué
des Blancs ont 4,3 fois plus de risque de mourir que celle accusées
d'avoir tué un Noir. Ce qui signifie que pour onze personnes
accusées du meurtre d'un Blanc, six n'auraient pas été condamnées
à mort si la victime avait été noire." (p. 50)
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