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Livres traduits en France de Murakami Ryu

Les Bébés de la consigne automatique
traduit du japonais par Corinne Atlan, J’ai lu, Nouvelle génération, 1996.



1969

Raffles Hotel

Miso Soup
traduit du japonais par Corinne Atlan Philippe Picquier, 238 pp, 125 FF

Kyoko
roman traduit du japonais par Corinne Atlan Philippe Picquier, 228 pp, 45 FF.

Bleu presque transparent
poche n°60

La Guerre commence au-delà de la mer
poche n°77

Lignes
traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, Philippe Picquier, 2000, 238 pp, 120 FF.

 

 

 

 

 

Murakami Ryu
Des Bébés à Lignes :
Parcours d'un écrivain tokyoïte 


Assurément, Murakami Ryu n’est pas un écrivain drôle. Dans Les Bébés de la consigne automatique, le parcours de deux orphelins laissés à l’abandon par leurs mères respectives dans une consigne de gare offre une vision on ne peut plus déprimante et sordide de ce qui attend des individus livrés à eux-mêmes dans un Japon des bas-fonds, sans repères, fuyant à toutes jambes une quelconque réalité trop imprégnée de quotidien. Exit le métro, boulot, dodo. Entrent vestiges d’une explosion thermonucléaire, insalubrité physique et morale, course à la célébrité, drogue, prostitution, et autres folies incestueuses.

Il faut dire qu’on était prévenu : dans Bleu presque transparent, un des premiers romans de Ryu, cette thématique était déjà étouffante. Nous nagions là dans le glauque et le sordide : parties de jambes en l’air avec (presque) tout ce qui bouge, défonce à d’insoupçonnées matières stupéfiantes, fêtes hallucinantes et hallucinées, engueulades entre faux amis qu’on se fera un malin plaisir de «baiser» - dans tous les sens du terme - à la prochaine «party». Tout cela était asséné au lecteur sans qu’il ait l’espoir de relever un instant la tête pour respirer un peu d’air pur.

La leçon a le mérite d’être claire : pour Ryu, pas de salut dans la société contemporaine. Bienvenue dans le monde du "no future", fait de pourrissement, de gaspillage des énergies et des talents, de «zone» et de «no man’s land». Ryu n’invente rien de transcendant. Les héros de Bret Easton Ellis sont aussi sombres. Mais ceux-ci ont au moins la décence de cacher leurs vices ; ils ont pour les parer un peu de la superficialité et du glamour qu’offrent mode et vêtements de luxe. Chez Ryu, pas d’habit pour défaire le moine, pas de soupape de sécurité non plus. Parce que plus rien n’a d’importance et surtout parce que tout s’échange - drogue, sexe, maladies. Il n’y aura donc rien de superficiel pour cacher la profondeur immonde des gestes accomplis.

Pas d’espoir donc, chez Ryu ? Pas de désespoir pourtant, sans espoir initial ; un seul des livres de Ryu - il mérite pour cela d’être mentionné - possède l’espoir en ligne de mire ; du moins l’auteur le laisse-t-il affleurer dans son texte : Kyoko. L’histoire pour cela a des allures de bluette : jeune orpheline japonaise, Kyoko, bien sous tous rapports, trimballe avec elle un éblouissant souvenir d’enfant. Un G.I lui a appris à danser lorsqu’elle avait huit ans toutes sortes de danses latino (mambo, chacha), inconnues dans son pays. La jeunette a grandi - elle est devenue chauffeur de camion - la guerre a disparu - le Japon est devenu une super puissance mondiale - le G.I s’en est allé - il est probablement devenu danseur professionnel. Voilà donc qu’elle veut retrouver la trace de son maître, celui par qui elle a appris que dans la vie, les malheurs peuvent momentanément disparaître, lorsque la passion prend le dessus sur les souffrances.

Le thème a de quoi faire sourire. Mais lorsque Ryu parle, on se laisse porter par la «cavale» de cette jeune fille prête à traverser l’Atlantique pour faire renaître la chair de son rêve. Evidemment, le parcours initiatique est semé d’embuches  - découverte de l’Occident, des Etats-Unis et de New-York, sous leurs aspects souvent les moins sympathiques : squatts-refuges pour des sidéens, quartiers excentrés et glauques, racistes et mal famés... Les personnages, peu recommandables, sont toujours prêts à arnaquer une étrangère fraîchement débarquée. Chassez le Ryu des bas-fonds, il revient au galop ! Mais Kyoko est bel et bien cette bulle d’espoir que Ryu promène dans un environnement étranger finalement identique à celui de ses romans habituels. Kyoko passe, «comme une brise légère, au milieu de réfugiés, d’exilés, de malades du sida et d’homosexuels». (Postface de l’auteur). Un personnage féminin doté d’une aura, d’une espèce de magie intemporelle, grâce à laquelle les individus les plus grossiers - dans leur instinct de survie - deviennent soudainement émus et prêts à faire un peu de bien. Rien d’étonnant donc, à ce que cette «bulle» soit danseuse et danse dès que l’occasion se présente - pour obtenir une faveur qui la rapprochera de l’objet de sa quête -, à ce que l’homme qu’elle cherche soit en phase terminale du sida lorsqu’elle finit par le retrouver et qu’il ne se souvienne de rien lorsqu’elle lui dit qui elle est. Rien de surprenant non plus lorsque Kyoko annonce à l’entourage de José qu’elle accomplira son dernier rêve avant qu’il ne meurre : le ramener vers ses proches, dans le Sud du pays.

La force de ce roman est d’allier ainsi bas-fonds et légèreté, misère humaine et grandeur d’âme, sans que jamais l’un et l’autre ne s’opposent dans un manichéisme qui ferait du propos quelque chose de mièvre. Kyoko plane définitivement sur le monde, elle est « au-dessus de la mêlée » ; elle tire vers le haut et le léger les êtres lourds que leur vie empèse.

Amateurs de ce genre de légèreté, le répit aura été de courte durée : Miso Soup, l’avant dernier des romans de Ryu traduit en français, inverse les rôles pour un jeune japonais chargé de guider et assister un psychopathe américain dans le quartier «cul» de Tokyo. Quant à Lignes, le dernier-né des Ryu, c'est une nouvelle description de destins d’êtres enfermés dans leur solitude, incapables d’échanger quoique ce soit, si ce n’est ce désespoir fait d’incompréhension, de violence et de vertige de n’être qu’un atome en roue libre dans un monde vide.

Hélène Sérère

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