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De la provoc à 99 balles
Oublions le plan-média parfaitement huilé (pas une
émission, pas un magazine qui nait manqué dinviter
complaisamment lauteur de ce brûlot), oublions également
tout ce que Beigbeder peut avoir dinsupportable (son côté branchouze parisienne, ses coteries, sa coupe au carré), oublions derechef largument très vendeur et
répété à satiété du bouquin (Jécris ce livre pour me faire virer), pour ne retenir que le plaisir
de la lecture. Un plaisir bon marché, qui vous coûtera 94.05 F seulement,
en bénéficiant de lhabituelle remise de 5%.
La hype, le business, les putes et la coco font partie de lunivers dOctave, concepteur-rédacteur dans la filiale française dune grande agence de pub internationale.
Son role est décrire des slogans, des aphorismes qui se vendent, et dabuser ainsi toutes les ménagères de moins de cinquante ans de la terre en transformant leur
fantasmes en actes dachats : une activité éminemment frustrante dont le mensonge et lillusion sont les moteurs créatifs, ce dernier adjectif étant par ailleurs
totalement usurpé. Extrait :
"Je me prénomme Octave et mhabille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue lunivers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces
choses que vous naurez jamais. Ciel toujours bleu, nana jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur
PhotoShop."
Le narrateur est écoeuré par son boulot et cherche à se faire haïr du lecteur. Il cite souvent Goebbels et Hitler pour rappeler combien la publicité se rapproche de la
propagande, compare les patrons dagence à des chefs détats-majors menant la troisième
Guerre mondiale
Un jour, cocaïne aidant, il pète les plombs et propose
une campagne déplorable au directeur du marketing dune grosse boite dagroalimentaire, cliente principale de son agence. Dès lors, sermonné par ses supérieurs, il
se met à déblatérer sur sa profession, à en décrire les travers dans une sorte de confession-délation drôle et déjantée, à recueillir tout les éléments dramatiques qui lui
permettront décrire ce livre, et consécutivement de se faire licencier.
Voilà bien toute la jubilation que l'on éprouve à la lecture de
"99 F" : limpertinence et la lhypocrisie de son auteur, la pertinence et la franchise du narrateur. Tout ceci porté par un
style terriblement efficace, où le bon mot, lélégante maxime lemportent sur lidéologie
anti-mondialisation, anti-mercantiliste, anti-consumériste
Beigbeder, dans sa
dénonciation du système capitaliste et sa peinture pamphlétaire du monde de la pub (qui na pas bien changé depuis les années 80, sauf peut-être pour les New
Balance et la New-Economy) nenfonce que des portes ouvertes. Passons donc sur les diatribes envers Coca, la mal-bouffe, le mensonge généralisé de la
communication moderne, les fonds de pension, les Américains maîtres de
lUnivers, bref tout le côté moral du livre, constamment désamorcé par
un humour désopilant. En bon publicitaire, Beigbeder aime inventer des phrases et possède un sens de la formule assez puissant pour être tour à tour drôle ou destructeur.
Livre à la mode, "99 F" sinspire dauteurs qui ne le sont pas moins. Les turpitudes professionnelles
mêlées à la dépression post-rupture font penser à Houellebecq (qui a dailleurs défendu
Beigbeder avant même la parution du bouquin contre ceux qui auraient pu lui intenter un procès
lire ce
texte), de même que certaines scènes un peu trash, comme celle du meurtre de la vieille
Américaine fond-de-pensionnée, évoquent Bret Easton
Ellis. Les procédés de narration sont dailleurs assez proches de ceux de Glamorama épousant la perte didentité progressive du narrateur, qui finit par évoluer lui même dans le monde beau et
aseptisé quil invente dans ses scripts publicitaires. Les six parties du livre, baptisées de pronoms
personnels (je, tu, il...), lui permettent dadopter un point du vue
différent : une déclinaison au sens étymologique du terme.
Beigbeder, sous les traits dOctave, se met en scène dans une histoire quon ne peut pas réellement considérer comme une fiction. Octave décrit son
expérience en rappelant quil veut publier un livre où tout le monde en prendra pour son grade :
Tout écrivain est un cafteur. Toute littérature est délation. Je ne vois pas lintérêt décrire des livres si ce nest pas pour cracher dans la soupe.
Le livre que nous tenons dans nos mains est donc également le livre en train de se faire. Beigbeder à été viré immédiatement, dès que son boss en a découvert les
épreuves. Ce que le narrateur annonçait en ouverture de son oeuvre, lauteur la vécu dans la vie réelle. Houellebecq, dans le texte mentionné ci-dessus, qualifie ce
dispositif expérimental d'"auto-fiction prospective".
Bref ! Au-delà de ce qui pourrait amorcer un genre nouveau dans la littérature de délation
et de la provocation un peu facile, nous vous conseillons vivement la lecture de ce court roman, celui dun enfant du millénaire qui détend le domaine de la lutte et nous fait bien marrer.
François
Haget |