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Frédéric Beigbeder
99 F
Grasset


De la provoc’ à 99 balles

Oublions le plan-média parfaitement huilé (pas une émission, pas un magazine qui n’ait manqué d’inviter complaisamment l’auteur de ce brûlot), oublions également tout ce que Beigbeder peut avoir d’insupportable (son côté branchouze parisienne, ses coteries, sa coupe au carré), oublions derechef l’argument très vendeur et répété à satiété du bouquin (“J’écris ce livre pour me faire virer”), pour ne retenir que le plaisir de la lecture. Un plaisir bon marché, qui vous coûtera 94.05 F seulement, en bénéficiant de l’habituelle remise de 5%.

La hype, le business, les putes et la coco font partie de l’univers d’Octave, concepteur-rédacteur dans la filiale française d’une grande agence de pub internationale. Son role est d’écrire des slogans, “des aphorismes qui se vendent”, et d’abuser ainsi toutes les ménagères de moins de cinquante ans de la terre en transformant leur fantasmes en actes d’achats : une activité éminemment frustrante dont le mensonge et l’illusion sont les moteurs créatifs, ce dernier adjectif étant par ailleurs totalement usurpé. Extrait :

"Je me prénomme Octave et m’habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l’univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n’aurez jamais. Ciel toujours bleu, nana jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop."

Le narrateur est écoeuré par son boulot et cherche à se faire haïr du lecteur. Il cite souvent Goebbels et Hitler pour rappeler combien la publicité se rapproche de la propagande, compare les patrons d’agence à des chefs d’états-majors menant la troisième Guerre mondiale… Un jour, cocaïne aidant, il pète les plombs et propose une campagne déplorable au directeur du marketing d’une grosse boite d’agroalimentaire, cliente principale de son agence. Dès lors, sermonné par ses supérieurs, il se met à déblatérer sur sa profession, à en décrire les travers dans une sorte de confession-délation drôle et déjantée, à recueillir tout les éléments dramatiques qui lui permettront d’écrire ce livre, et consécutivement de se faire licencier.

Voilà bien toute la jubilation que l'on éprouve à la lecture de
"99 F" : l’impertinence et la l’hypocrisie de son auteur, la pertinence et la franchise du narrateur. Tout ceci porté par un style terriblement efficace, où le bon mot, l’élégante maxime l’emportent sur l’idéologie anti-mondialisation, anti-mercantiliste, anti-consumériste… Beigbeder, dans sa dénonciation du système capitaliste et sa peinture pamphlétaire du monde de la pub (qui n’a pas bien changé depuis les années 80, sauf peut-être pour les New Balance et la New-Economy) n’enfonce que des portes ouvertes. Passons donc sur les diatribes envers Coca, la mal-bouffe, le mensonge généralisé de la communication moderne, les fonds de pension, les Américains maîtres de l’Univers, bref tout le côté moral du livre, constamment désamorcé par un humour désopilant. En bon publicitaire, Beigbeder aime inventer des phrases et possède un sens de la formule assez puissant pour être tour à tour drôle ou destructeur.

Livre à la mode, "99 F" s’inspire d’auteurs qui ne le sont pas moins. Les turpitudes professionnelles mêlées à la dépression post-rupture font penser à Houellebecq (qui a d’ailleurs défendu Beigbeder avant même la parution du bouquin contre ceux qui auraient pu lui intenter un procès – lire ce texte), de même que certaines scènes un peu trash, comme celle du meurtre de la vieille Américaine fond-de-pensionnée, évoquent Bret Easton Ellis. Les procédés de narration sont d’ailleurs assez proches de ceux de “Glamorama” épousant la perte d’identité progressive du narrateur, qui finit par évoluer lui même dans le monde beau et aseptisé qu’il invente dans ses scripts publicitaires. Les six parties du livre, baptisées de pronoms personnels (je, tu, il...), lui permettent d’adopter un point du vue différent : une déclinaison au sens étymologique du terme.

Beigbeder, sous les traits d’Octave, se met en scène dans une histoire qu’on ne peut pas réellement considérer comme une fiction. Octave décrit son expérience en rappelant qu’il veut publier un livre où tout le monde en prendra pour son grade :

“Tout écrivain est un cafteur. Toute littérature est délation. Je ne vois pas l’intérêt d’écrire des livres si ce n’est pas pour cracher dans la soupe”.

Le livre que nous tenons dans nos mains est donc également le livre en train de se faire. Beigbeder à été viré immédiatement, dès que son boss en a découvert les épreuves. Ce que le narrateur annonçait en ouverture de son oeuvre, l’auteur l’a vécu dans la vie réelle. Houellebecq, dans le texte mentionné ci-dessus, qualifie ce dispositif expérimental d'"auto-fiction prospective".

Bref ! Au-delà de ce qui pourrait amorcer un genre nouveau dans la littérature de délation et de la provocation un peu facile, nous vous conseillons vivement la lecture de ce court roman, celui d’un enfant du millénaire qui détend le domaine de la lutte et nous fait bien marrer.

François Haget

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