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Les ayatollahs de la bande dessinée française
ont beau jeu aujourd'hui de tomber à bras raccourcis sur Albert
Uderzo et de l'accuser d'avoir mis à sac la légende du petit
gaulois en godaillant au fil des albums l'héritage de son compère
et scénariste disparu René Goscinny. Si Astérix ne paraît plus
amuser grand monde aujourd'hui, ce n'est pas parce que les lecteurs
ont vieilli, ni parce qu'Astérix est moins drôle ou moins bien
construit que par le passé. Comme tous les grands monopoles,
la position dominante d'Astérix est contestée et victime de
son implacable succès. Dilué chez Zidi,
décliné à l'infini en dessins animés, en pochettes surprise
et bientôt récupéré par Chabat et la bande à Canal +, Astérix
n'est jamais meilleur qu'en BD et cet album en est la preuve.
Latraviata
fait partie, au même titre que Le Devin ou La Zizanie,
des Astérix de proximité (sans conteste les meilleurs). Pas
de grands voyages, ni de grands mouvements scénaristiques ou
pan- historiques ici, mais une plongée intimiste étonnante où
Uderzo s'intéresse à l'intériorité de ses personnages dans le
creuset de leur village- univers. Ces albums sont toujours chez
Goscinny/Uderzo à défaut d'être les plus divertissants les plus
complexes, les plus riches et les plus sinueux. Evidemment Astérix
n'est pas Lapinot et il ne faut pas s'attendre à des confessions
sur le divan ou à des épanchements psychologiques.
Uderzo invente une généalogie à son héros au risque d'en ruiner
l'autonomie. En vieillissant Astérix redevient adolescent et
se découvre une famille. L'Astérix débrouillard de la série
est privé de sa roublardise habituelle, de son esprit d'initiative
et de son intelligence. Déboussolé, livré à l'autorité d'une
mère possessive qui n'a de cesse que de le marier, Astérix n'en
mène pas large. De bout en bout, il est perdu et ne sait pas
trop quoi faire. Panoramix lui-même, le moteur de bien des albums,
est sur le reculoir. Son rôle est réduit à la préparation de
la potion magique (p26 - il avoue son impuissance) et à des
conseils à l'emporte-pièce (il faut aller à Condate, il faut
aller à Condate et puis point).
Le rythme de l'album, devant la démission du héros, est de fait
hésitant et ralenti. L'intrigue part dans tous les sens mais
piétine. Les changements d'unités et la prolifération de personnages
secondaires dominants perturbent le lecteur habitué à un déroulement
plus serein et moins contrarié. Obélix et Astérix se chamaillent
puis se retrouvent autour de leurs zones d'ombre : leur immaturité,
leur phobie des femmes et du sexe, le statut de héros, leur
avenir.
L'absence
d'action et de morceaux de bravoure est patente, si l'on excepte
l'arrivée de César à la fin de l'album, et conduit à concentrer
l'intérêt sur les intrigues politiques et les jeux de miroir
qui font le véritable intérêt et la complexité de cet opus.
Astérix et Latraviata est, en effet, à la série ce que
Volte-Face est au cinéma de John Woo, un jeu de masques
où chaque personnage, chaque scène a son double et sa face cachée
(à défaut d'être sombre). Les pères d'Astérix et Obélix leur
renvoient une image peu reluisante d'eux-mêmes, exorcisant leur
part de beauferie attachante, au travers de leur existence de
pochetrons et de boutiquiers (ils tiennent une échoppe de souvenirs).
Ils répondent ainsi à la question qui sous-tendait l'ensemble
de leurs aventures : et après ? Et après le banquet (qui se
joue ici dès la page 7, preuve que l'action est déjà finie et
qu'on va s'intéresser à autre chose), et après l'aventure, et
après Astérix, et après la baston ? La France d'aujourd'hui
répond Uderzo.
Le personnage de Latraviata est l'un des meilleurs de tous.
Le meilleur traître de tout Astérix (avec le hareng de la zizanie)
car caché derrière le visage de la Falbala maudite qui gâcha
par sa niaiserie et son aveuglement (ce Tragicomix à la gueule
débile de mannequin à la Redoute) à peu près tous les albums
où elle a pris part (à l'exception du magnifique et berlinois
Grand Fossé). La double Falbala (ironiquement reprise
du dédoublement des Laetitia Casta dans le sinistre film précité
?) joue parfaitement son rôle érotique et déstabilisateur. Elle
vole, partage, éveille des pulsions sexuelles et parvient à
faire sortir Astérix de ses gonds conservateurs. La scène la
plus réussie de l'album est celle où littéralement Astérix pète
les plombs. Il se fait cogner par Obélix, ingère une potion
(drogue) trop forte pour lui et commet successivement l'irréparable
: un viol (un baiser mais c'est tout comme), un acte de violence
(sur Obélix), avant de finir seul au milieu d'une mer déchaînée
et sauvé par un dauphin hallucinogène. Astérix s'est lâché au
moins une fois dans sa vie de caractère national et c'est ici
que ça se passe. Ces deux pages sentent bon la liberté et l'excès.
On n'accusera plus Uderzo de faire d'Astérix un réactionnaire
et un pisse- froid.
L'intrigue
romaine est tout aussi passionnante et d'une noirceur incroyable.
Pompée, en double cruel de César (et presque double laid de
Tragicomix), fournit une incarnation du mal tout à fait crédible
et fait se déchaîner une violence politique particulièrement
juste et bien observée. L'Histoire rattrape Astérix et Obélix,
hors champ, qui assistent, impuissants et frustrés (pages 37
et 42), aux affrontements intestins des romains.
L'apparition finale d'un César, utilisé comme dans Le Fils
d'Astérix, en deus ex machina, vient assurer le happy end
et conclure une histoire finalement haletante, bien qu'extrêmement
angoissante et tordue. Latraviata est un album déséquilibré,
privé de héros, réfléchi (une sorte de Scream de la bande
dessinée), et, au bout du compte, une vraie réussite.
Uderzo maîtrise son sujet comme jamais et tire les ficelles
(grosses comme des cordes à pendre) de son personnage en marionnettiste
habile, se rappelant à notre souvenir comme le seul et l'unique
maître d'une créature joviale, adulte et pourtant jeune pour
son âge. Latraviata annonce, pour la suite, un Astérix
conquérant, conscient de son hérédité et plein d'appétit.
PS
: on notera que dans cette affaire, c'est Idéfix (le substitut
d'Obélix) qui se paie le premier rapport sexuel de la série
et se permet, par là- même, de ravir à Milou la position de
chien le plus sexy de la BD française.
Myosotis
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