
Dossier "Le son mis en scène". Entretien avec Daniel Deshays, responsable du département "mise en scène sonore et conception théâtrale" de l'ENSATT
Daniel Deshays est ingénieur du son. Il a créé de nombreuses réalisations sonores pour le théâtre, dont plusieurs pour le metteur en scène Alain Françon. Il est responsable de l'enseignement du son à l'ENSATT (Ecole Nationale des Arts et Techniques du Théâtre) à Lyon. Il est l'auteur d'un essai De l'écriture sonore, véritable bible de l'ingénieur du son.
Dans l'essai que vous avez publié en 1999, vous regrettez que le son ne fasse pas encore parti des outils ordinaires du metteur en scène. Est-ce du pessimisme ? Les choses n'auraient-elles pas changé depuis la sortie de votre ouvrage ?
J'ai eu la chance de travailler dans des domaines très différents et je pense que c'est le fait de croiser des champs aussi divers que la musique, le cinéma et le théâtre qui m'a aidé à atteindre un certain niveau de conscience. Cependant, après avoir écrit cet essai, je n'ai plus travaillé pour le théâtre. Je n'ai donc plus connaissance de tout ce qui s'y passe.
Cela dit, à l'époque de ces réflexions, j'étais dans le métier depuis 35 ans : c'est dire si elles m'ont demandé beaucoup du temps (...) !
Il est difficile pour les gens qui n'abordent qu'un seul champ de se forger une réelle conscience du sonore. Par ailleurs, il ne suffit pas que les techniciens aient cette conscience. En effet, le son appartient à la mise en scène et ce sont donc les metteurs en scène qui doivent en développer la pratique. C'est vrai que je suis vraiment très pessimiste, mais en même temps je me dis que c'est peut-être une utopie. Il y a certainement avec le son un champ à développer, à faire émerger, c'est de l'ordre du possible, mais on en n'est peut-être pas encore là.
La complexité des moyens techniques serait-elle responsable du manque d'intérêt pour la question sonore ?
Je crois que la question ne tient pas du tout à la technologie. Elle tient au regard. Je pense qu'on peut faire des choses extraordinaires avec très peu de moyens. Mais il faut une grande volonté. Ceux qui ont fait des choses, ce sont ceux qui y croyaient très fort. Par exemple, dans l'œuvre de Carmelo Bene, le sonore est fondamental. Sans le sonore, l'œuvre ne serait pas ce qu'elle est et elle ne dirait pas ce qu'elle dit. Même chose pour l'œuvre de Tati, dans laquelle le sonore ne peut pas être mis à part. Mais se dire qu'on va, à travers le son et par le son, penser l'œuvre qu'on va construire, ça demande de la lucidité, du savoir-faire et une grande distance sur la question artistique.
Vous dirigez la section son à l'ENSATT. Comment envisagez-vous cet enseignement ?
J'enseigne à l'ENSATT depuis la session 1992/93, avec d'autres personnes. Nous essayons de croiser toutes les approches du son : les élèves apprennent la prise de son classique, la sonorisation, la réalisation d'une dramatique radio, l'acoustique, etc… La partie que j'enseigne est de l'ordre de l'esthétique, une sorte de comment-faire avec et par le son, une esthétique très appliquée. Dans mon cours, j'essaie d'ouvrir à une réflexion dans des champs qui ne soient pas seulement ceux du théâtre. Par exemple, j'ai un étudiant en troisième année qui est en train de faire un mémoire sur les déplacements du point de vue dans la prise de son musicale. Vous savez qu'au cinéma par exemple, on croise les angles, on fait des champs/contrechamps, des plans généraux, des plans serrés etc… pour établir une narration. Je me suis rendu compte qu'en musique, au contraire, on gardait un point de vue qui est celui de la "place du prince" et que tout est construit à partir de là. Je me suis posé la question de savoir pourquoi la musique ne pourrait pas être pensée comme un parcours à l'intérieur d'un ensemble, avec des partis-pris.
Certains de vos élèves arriveront peut-être à saisir et à développer les idées qui vous préoccupent.
Je pense que le sonore, de toute façon, est lié aux individus et à leur volonté. Par l'enseignement, on ne peut que donner quelques idées qui seront éventuellement reprises, déplacées, replacées ailleurs, qui trouveront peut-être une autre forme. Mes idées sur la question sont liées à une époque, à la culture que j'ai eue adolescent avec le jazz, puis la musique contemporaine puis, le cinéma et enfin le théâtre. Pour mes élèves, les tendances seront très différentes, notamment avec le multimédia. Ma réflexion est valable pour ma période et pour moi. Je ne sais pas si elle sera valable pour demain et pour les autres.
Les élèves qui sortent de la section son de l'ENSATT arrivent-ils à trouver du travail ? Parviennent-ils à faire des choses intéressantes ?
Les plus acharnés, oui. Par exemple, un ancien élève travaille au théâtre du Point du Jour à Lyon. C'est un endroit où il a une grande liberté de création, mais en gagnant à peine 1000 Euros par mois, donc c'est un peu dur. Ce qui est très bizarre, c'est qu'on leur donne les moyens d'aller ailleurs : ils pourraient très bien aller faire un tour du côté de la musique, par exemple, mais curieusement, la majorité revient au théâtre. Je ne pense pas que les choses vont vraiment changer aujourd'hui dans les grands lieux et avec les grands metteurs en scène. Je dis toujours à mes élèves d'aller travailler avec leurs amis, ceux qu'ils ont connus à l'école : ils ont eu la chance de côtoyer à l'ENSATT des scénographes, des costumiers, des acteurs, des metteurs en scène. Je leur dis de rester avec leur génération parce que c'est avec eux qu'ils pourront avoir la plus grande liberté. Donc, j'espère que des choses sortiront. A la fois, j'en doute un peu.
Alors quel avenir pour le sonore ?
Je sais qu'il y a des gens qui font des travaux sonores remarquables, ça reste des objets d'exception. Il n'existe pas d'école, pas de mouvement, pas de courant.. J'ai entendu des bandes-son de spectacle qui étaient tout à fait honnêtes, tout à fait correctes, mais qui restaient dans le cadre d'une bande-son de spectacle. Ce que je pense, c'est qu'on pourrait travailler avec le son d'une toute autre façon. J'ai enseigné à l'école des Beaux-Arts à Paris de 1994 à 2004. Je voulais travailler sur la plasticité du sonore, rechercher comment le sonore pourrait être objet plastique. J'ai travaillé longuement sur cette question, et je me suis rendu compte que les plasticiens n'étaient pas en mesure de faire ce travail, ne travaillant qu'avec la surface de l'outil sonore alors que dans le dessin, dans la peinture, dans la plastique, ils vont très loin depuis des années… Mais je suis persuadé que de ce côté, par exemple, il y a là encore un champ très intéressant à explorer. Je prépare d'ailleurs une suite à mon premier essai. Elle étendra la réflexion au travail que j'ai fait au beaux-arts, lié à la plasticité. Je ne sais pas quand ça sortira, je cherche un éditeur.
Pour finir, comment vous définissez-vous : ingénieur du son ? Réalisateur sonore ?
A vrai dire, c'est un métier qui n'a pas de nom. Je suis ingénieur du son. C'est vrai que j'ai une attitude qui n'a pas courante chez les ingénieurs du son, car en général ils se cantonnent à la technique. La réalisation sonore me préoccupe, l'écriture du son, si on peut appeler ça comme ça, me préoccupe. Le sonore, c'est le lieu de la discrétion, c'est un espace qui travaille par derrière, sans qu'on s'en rende compte. Il faudrait que les consciences s'éveillent au son.
Daniel DESHAYS est responsable de l'enseignement du son à l'ENSATT (département mise en scène sonore et conception théâtrale)
* De l'écriture sonore, éditions Entre vue, 1999
- Le site de l'ENSATT
- Consulter le reportage "le son au théâtre" sur France Culture (Avignon 2003)
- Ecoutez la conférence vidéo de Daniel Deshays sur "l'Image sonore" (Université de tous les savoirs, 2004)