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| Lhomme-dé,
héros des mondes virtuels (2) |
| Insatisfait de son existence, le Docteur
Rhinehart souffre de ne pouvoir exprimer quune partie de sa personnalité, celle qui
domine les autres. Pour reprendre goût à la vie et apaiser sa soif dexpériences,
il décide un jour de jouer aux dés chacune des décisions de son existence. Il étend,
multiplie et nuance ainsi sa personnalité, selon un schéma dramatique qui lamène
à éprouver jusquau paroxysme cette logique comportementale. Il soppose ainsi
au Dr. Mann, qui incarne la "normalité ". Sadressant à Luke
Rhinehart, le Docteur Mann condamne sa prétention à la multiplicité : "Si je fumais tantôt dune façon,
tantôt dune autre, et dautres fois pas du tout, si je changeais ma façon de
mhabiller, si jétais tour à tour nerveux, serein, ambitieux et paresseux,
paillard, glouton, ascète où résiderait mon moi ? Cest la façon dont
un homme choisit de se limiter qui détermine son personnage. Un homme sans habitudes,
sans cohérence, qui ne se répète pas, donc ne sennuie pas, nest pas humain.
Il est fou." |

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| La
démarche du Dr. Mann, pour sympathique quelle soit, est contraire avec la façon
dont les comportements modernes évoluent. En critiquant la démarche de Luke Rhinehart,
il décrit du même coup la tendance contemporaine à rechercher davantage les
expériences oniriques que laccomplissement dun destin matériel univoque
puisque individuel : "Tu es le cas de lhomme qui se rassure non pas en voyant
ce quil a réussi à faire mais ce quil rêve de faire". La violence de
nos sociétés consuméristes et ultra-médiatisées explique sans doute cette quête
moderne. Nos vies sont moches, tristes, sans espoir, sans idéal. Les générations
précédentes sen satisfaisaient tant bien que mal. On nétait pas sur terre
pour rigoler. Nous ne pouvons plus nous en satisfaire. La télé, le cinéma, les jeux
vidéos nous ont trop promis de destins extraordinaires et dexpériences extatiques
pour que nous puissions accepter de vivre comme des rats passant de stages bidons à des
CDD précaires au MacDo de la Place de Clichy. Finalement, la schizophrénie hi-tech
nest peut-être quun phénomène de compensation pour les générations
désabusées de cette fin de siècle. Jai une vie de merde mais je suis le maire
virtuel de Montmartre dans le Deuxième monde, le Paris en 3D recréé par Canal +.
Je suis un looser mais jaffole les Californiennes branchées quand je pointe mon
accent frenchie dans les M.U.D. Bon, naturellement, jen rajoute un peu sur moi,
jidéalise un peu mon quotidien. Le Dr. Mann a raison : plutôt que de
consacrer nos vies à un objet (une carrière, lêtre aimé, une uvre
dart, les enfants du Sud-Soudan), nous les consacrons à montrer que nous pourrions
faire de belles et grandes choses (je suis super rapide au virtual soccer, donc
jaurais pu jouer la Coupe du Monde). Le monde virtuel se plie à mes désirs, à mes
envies, à ma façon dêtre. Le monde réel est aride et castrateur. Il nous place
constamment en face de nos limites, nous interdit ce que nos esprits fertiles désirent.
Comment, dans ces conditions, résister à lattraction des mondes numériques ?
Comment ne pas souhaiter devenir un surhomme, un séducteur impénitent, un poète ?
Ce déchirement entre monde médiatique et monde réel rappelle la distance qui existe
entre les vitrines de la société de consommation et la rue. Dans les deux cas, la
frustration suscitée saccompagne dune dénégation de lindividu réel,
rappelé à sa nullité et à sa pauvreté. Limmersion dans les mondes virtuels
ressemble dès lors à une distanciation vis-à-vis dune réalité violente, sur le
mode du rêve (façon Belmondo dans Le magnifique ?) ou de laliénation
droguée (façon Trainspotting). |
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