Le temps dune polémique, certains professionnels
de linformation ont échangé leurs
froques. Les ex-startupeurs adoptent une attitude
austère et responsable en optant pour le look
profil bas, tandis que lhiver de la presse 2002
est marquée par une forte inspiration scandinave,
mâtinée desprit chic et jetable.
Les martyres de la révolution internet clament
avec courage leur droit dexister loin des aléas
du Nasdaq, et le patronat des entreprises de presse
se réconcilie avec ses ouvriers dans une lutte
ultime contre les nouveaux "flibustiers"
(cest le terme employé par Le Monde et
par Libé). Réjouissons-nous ! Lheure
de gloire de la vénalité quotidienne
a sonné !
"Métro,
cest le Mc Donalds du monde des journaux".
Nous navons même pas à faire cet
insolent constat : cest Jan Stenbeck, le patron
de Métro, qui sen charge (Le Monde).
Ce qui est bien avec cette nouvelle vague dentrepreneurs
venus du froid cest quils vont droit au
but. Il ny a pas une once dambition dans
leur démarche, pas un brin de narcissisme intellectuel,
juste des rêves de limousines et de cellulaires
plaqués or (la petite ironie de lhistoire
veut que deux des fondateurs de Métro soient
des ex-maos type de coïncidence banale
de nos jours). Face à eux, les patrons de presse
et les syndicats, coincés entre bonnes intentions
et saines rémunérations, ont un peu
du mal à faire entendre un discours cohérent.
Comme on le sait maintenant, la plupart des groupes
de presse préparent leur contre-offensive.
Du côté des ténors de la rotative
populaire (La Provence, Ouest France, Groupe Amaury
)
on ne sétonnera pas de laspect
limite chauvin de cette tartufferie. Il est un peu
plus intrigant de voir les respectables quotidiens
que sont Le Monde et Libération entonner le
refrain de la concurrence déloyale. Concurrence
pour qui ? Concurrence de quoi ?
Pressé de voir de quoi il en retournait, jai
ramassé lautre jour un exemplaire froissé
du premier numéro de ce quotidien honni, lamentablement
échoué sur un quai de métro (il
est assez amusant dailleurs dobserver
cette rapide transformation du paysage suburbain :
plongé dans un automne permanent, lutilisateur
des transports en commun foule un épais tapis
dimages des quatre coins du monde, piétine
faits divers, cartes météo et dépêches
AFP
). Revenons-en à nos concurrents.
Si jétais Jean-Marie Colombani, je serais
un peu vexé quon ose seulement pointer
le bout dune esquisse de comparaison entre mon
journal et ce pur exercice de style : ou comment remplir
un espace publicitaire dune trentaine de pages
avec un minimum de maquettage journalistique. On compare
rarement un catalogue Degriftour et un livre de voyages
vendu en librairie. Le problème maintenant
est de savoir si la distribution gratuite de Degriftour
va nuire aux ventes de livres de voyages...
Pierre
Georges, dans lédition du Monde du
20.2.02, résume bien la situation :
"Un
journal a son prix. C'est aussi simple que cela. Aussi
rude que cela. Et l'information a son prix, qui peut
être considéré comme excessif,
en France, et qui l'est effectivement pour toutes
sortes de raisons. Les journaux ont leur prix, qui
ne roulent pourtant pas sur l'or, loin de là,
et qui connaissent plus de jours maigres que de quotidiens
gras. Ce prix, c'est celui de la fabrication. C'est
celui de la diffusion. Et c'est celui de la qualité
rédactionnelle : 320 journalistes pour faire
Le Monde à travers le monde. Dix, vingt, pour
faire Metro à travers un bureau. Tout est dit."
Ou presque. Pour le lecteur, pour le citoyen, limportant
nest sans doute pas de se plonger dans la petite
cuisine économique de la presse, à moins
de sy intéresser vraiment et de pointer
aussi les excès
qui peuvent avoir lieu ici
ou là.
Ce nest pas tant le fonctionnement matériel
de Métro qui est à plaindre que la nullité
de lambition rédactionnelle. Les hommes
daffaire ont embauché une dream team
"audacieuse" pour cautionner leur démarche,
mais cétait a priori plus pour faire
marrer deux minutes que pour réellement donner
des couleurs à la feuille de choux. Le lecteur
de Métro napprendra rien de plus que
lauditeur de radio ou le téléspectateur
du JT cest dire qui bénéficient
tous deux dinformations gratuites. Contrat de
lecture : zéro.
Une
personne de France Soir expliquait récemment
que ce fameux contrat de lecture était surtout
lié chez eux aux pages hippiques du journal,
inégalables selon lui. Bon. Pourquoi pas. Ça
peut sembler déprimant dun certain point
de vue mais cest comme ça, ça
la toujours été, et cest
lui qui le dit. Dautres modèles sont
évidemment possibles. S'ils arrivent à
proposer à leurs acheteurs un vrai contrat
de lecture, les quotidiens ne devraient rien avoir
à craindre, justement parce que linformation
est une richesse complexe qui ne répond pas
uniquement à des problématiques d'ordre
économique.
Réduire
le débat à sa dimension économique,
cest déclarer que linformation
est un marché comme un autre. Bientôt,
les producteurs de canards bios sen prendront
à la Commission européenne pour faire
respecter des quotas dinformation et exiger
la mise au pilon des feuillets en surplus. Pour éviter
le burlesque, rappelons-nous plutôt que la lecture
dun journal nest pas juste question doffre
et de demande, mais aussi de désir, de curiosité,
de bonne intelligence.