édiTARD_80 / 01.03.02
Le vilain petit canard
Back to Flu Curieux comme la "marchandisation" de l’info est à la mode en ce moment. Depuis quelques mois, le petit monde des rescapés du web commercial entame une litanie plaintive en mode mineur : fini la gratuité de l’info sur internet, place au contenu rémunéré. Au même moment, un quotidien pur jus de rotative sort à Paris et Marseille pour la modique somme de rien, ce qui entraîne une vive émotion au Livre et déclenche une rafale de protestations plus ou moins musclées.


Le temps d’une polémique, certains professionnels de l’information ont échangé leurs froques. Les ex-startupeurs adoptent une attitude austère et responsable en optant pour le look profil bas, tandis que l’hiver de la presse 2002 est marquée par une forte inspiration scandinave, mâtinée d’esprit chic et jetable. Les martyres de la révolution internet clament avec courage leur droit d’exister loin des aléas du Nasdaq, et le patronat des entreprises de presse se réconcilie avec ses ouvriers dans une lutte ultime contre les nouveaux "flibustiers" (c’est le terme employé par Le Monde et par Libé). Réjouissons-nous ! L’heure de gloire de la vénalité quotidienne a sonné !

"Métro, c’est le Mc Donald’s du monde des journaux". Nous n’avons même pas à faire cet insolent constat : c’est Jan Stenbeck, le patron de Métro, qui s’en charge (Le Monde). Ce qui est bien avec cette nouvelle vague d’entrepreneurs venus du froid c’est qu’ils vont droit au but. Il n’y a pas une once d’ambition dans leur démarche, pas un brin de narcissisme intellectuel, juste des rêves de limousines et de cellulaires plaqués or (la petite ironie de l’histoire veut que deux des fondateurs de Métro soient des ex-maos – type de coïncidence banale de nos jours). Face à eux, les patrons de presse et les syndicats, coincés entre bonnes intentions et saines rémunérations, ont un peu du mal à faire entendre un discours cohérent. Comme on le sait maintenant, la plupart des groupes de presse préparent leur contre-offensive. Du côté des ténors de la rotative populaire (La Provence, Ouest France, Groupe Amaury…) on ne s’étonnera pas de l’aspect limite chauvin de cette tartufferie. Il est un peu plus intrigant de voir les respectables quotidiens que sont Le Monde et Libération entonner le refrain de la concurrence déloyale. Concurrence pour qui ? Concurrence de quoi ?

Pressé de voir de quoi il en retournait, j’ai ramassé l’autre jour un exemplaire froissé du premier numéro de ce quotidien honni, lamentablement échoué sur un quai de métro (il est assez amusant d’ailleurs d’observer cette rapide transformation du paysage suburbain : plongé dans un automne permanent, l’utilisateur des transports en commun foule un épais tapis d’images des quatre coins du monde, piétine faits divers, cartes météo et dépêches AFP…). Revenons-en à nos concurrents. Si j’étais Jean-Marie Colombani, je serais un peu vexé qu’on ose seulement pointer le bout d’une esquisse de comparaison entre mon journal et ce pur exercice de style : ou comment remplir un espace publicitaire d’une trentaine de pages avec un minimum de maquettage journalistique. On compare rarement un catalogue Degriftour et un livre de voyages vendu en librairie. Le problème maintenant est de savoir si la distribution gratuite de Degriftour va nuire aux ventes de livres de voyages...

Pierre Georges, dans l’édition du Monde du 20.2.02, résume bien la situation :

"Un journal a son prix. C'est aussi simple que cela. Aussi rude que cela. Et l'information a son prix, qui peut être considéré comme excessif, en France, et qui l'est effectivement pour toutes sortes de raisons. Les journaux ont leur prix, qui ne roulent pourtant pas sur l'or, loin de là, et qui connaissent plus de jours maigres que de quotidiens gras. Ce prix, c'est celui de la fabrication. C'est celui de la diffusion. Et c'est celui de la qualité rédactionnelle : 320 journalistes pour faire Le Monde à travers le monde. Dix, vingt, pour faire Metro à travers un bureau. Tout est dit."

Ou presque. Pour le lecteur, pour le citoyen, l’important n’est sans doute pas de se plonger dans la petite cuisine économique de la presse, à moins de s’y intéresser vraiment et de pointer aussi les excès qui peuvent avoir lieu ici ou . Ce n’est pas tant le fonctionnement matériel de Métro qui est à plaindre que la nullité de l’ambition rédactionnelle. Les hommes d’affaire ont embauché une dream team "audacieuse" pour cautionner leur démarche, mais c’était a priori plus pour faire marrer deux minutes que pour réellement donner des couleurs à la feuille de choux. Le lecteur de Métro n’apprendra rien de plus que l’auditeur de radio ou le téléspectateur du JT – c’est dire – qui bénéficient tous deux d’informations gratuites. Contrat de lecture : zéro.

Une personne de France Soir expliquait récemment que ce fameux contrat de lecture était surtout lié chez eux aux pages hippiques du journal, inégalables selon lui. Bon. Pourquoi pas. Ça peut sembler déprimant d’un certain point de vue mais c’est comme ça, ça l’a toujours été, et c’est lui qui le dit. D’autres modèles sont évidemment possibles. S'ils arrivent à proposer à leurs acheteurs un vrai contrat de lecture, les quotidiens ne devraient rien avoir à craindre, justement parce que l’information est une richesse complexe qui ne répond pas uniquement à des problématiques d'ordre économique.

Réduire le débat à sa dimension économique, c’est déclarer que l’information est un marché comme un autre. Bientôt, les producteurs de canards bios s’en prendront à la Commission européenne pour faire respecter des quotas d’information et exiger la mise au pilon des feuillets en surplus. Pour éviter le burlesque, rappelons-nous plutôt que la lecture d’un journal n’est pas juste question d’offre et de demande, mais aussi de désir, de curiosité, de bonne intelligence.

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L O G OUT

Un autre gratuité pour le métro :
zéro franc, zéro fraude

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Réjouissons-nous ! L’heure de gloire de la vénalité quotidienne a sonné !

 

 

Concurrence pour qui ? Concurrence de quoi ?

 

 

Ce n’est pas tant le fonctionnement matériel de Métro qui est à plaindre que la nullité de l’ambition rédactionnelle.

 

 

S'ils arrivent à proposer à leurs acheteurs un vrai contrat de lecture, les quotidiens ne devraient rien avoir à craindre.

 

 

Réduire le débat à sa dimension économique, c’est déclarer que l’information est un marché comme un autre.

 

 

 

 

 

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