Evidemment, seuls les lapins de six semaines ignorent
que la récupération et le mélange des genres sont
le moteur de notre économie symbolique. Les défilés
de mode qui recycle la culture punk en T-shirts branchouilles
sont monnaie courante (et trébuchante), de même que
les ex-rebelles qui recyclent des poufs en Popstars
(cf. Santi,
ancien batteur de la Mano devenu ordonnateur de la
TV-réalité sur M6). Et pourtant, ces phénomènes continuent
de nous laisser perplexes.
Prenez
la question des rave parties, par exemple. On aimerait
bien afficher un avis tranché sur la question ; dire
par exemple que nos sociétés contemporaines doivent
accepter cette part de folie festive qui échappe à
l'omniprésente logique marchande et sécuritaire. Crier
bien haut que les nouvelles dispositions légales sont
liberticides. Montrer que la répression ne peut conduire
qu'à un durcissement du mouvement free, dommageable
pour tout le monde. Rappeler, avec Maffesoli, que
la fonction sociale des Bacchanales est vitale pour
une civilisation :
"
La sagesse dionysiaque a souvent été opposée à la
trop tranquille certitude apollinienne. Dans le mythe
de la fondation de Thèbes, Dionysos vient déranger
la sage gestion mortifère de son cousin Penthée. Cette
image est instructive : tout ce que représente Dionysos
renvoie à la force vive qui travaille et taraude la
raison - autre manière de dire qu'elle desserre l'étreinte
du pouvoir. Cette figure, sous des noms divers, se
retrouve dans de multiples sociétés. C'est en quelque
sorte une structure anthropologique. (...) Ainsi le
burlesque, le rire, l'ironie, la dérision, l'inversion
des valeurs dans leurs effectuations régénèrent le
corps social, réaffirmant sa puissance originaire
face à des pouvoirs seconds et délégués. " (Maffesoli,
L'ombre de Dionysos)
Le
souci, c'est que la structure anthropologique du teufeur
a du plomb dans l'aile, et qu'on n'a pas toujours
envie de la défendre. La récupération commerciale
du mouvement techno entraîne en effet une pitoyable
dérive qui transforme ces fêtes magnifiques en défouloirs
pour moutons à casquette contents de consommer leur
délire comme ils vont au supermarché. Un
intellectuel précaire travaillant pour la MILDT
a confié à la rédaction de Fluctuat cette anecdote
: la plupart des ecstas qui sortent aujourd'hui portent
l'effigie et les logos de marques célèbres : Nike,
Mitsubishi, Porsche, MTV. Et que font les teufeurs
? Ils les gobent, ces cons ! Ils achètent des cachetons
qui portent de la pub ! Evidemment, il est difficile
d'échapper à la récupération, mais l'apathie des teufeurs
fait peine à voir. Il faudrait, pour le moins, exiger
la gratuité des cachetons arborant un logo. C'est
à ce genre de détails qu'on remarque l'affaiblissement
de nos pulsions subversives. Il est vrai que le combat
est difficile car le système exploite tout ce qui
bouge pour le transformer en acte marchand. Bientôt,
les bijoux d'anus promus par Technikart (cf. l'article
Anal
fantasy) arboreront eux aussi des logos, et il
faudra viser le barycentre du sigle Mercedes pour
sodomiser un(e) ami(e). Mais où va-t-on ?
En
parlant de logo et de Technikart, un autre incident
vient prouver que les situations floues structurent
notre environnement et compliquent la réflexion. Pour
la faire courte, Technikart
attaque Chronicart
en justice pour contrefaçon, parasitisme et concurrence
déloyale, quelques mois après avoir subi les assauts
judiciaires de Danone. Alors nous, on se sent couillons,
parce qu'on avait soutenu Technikart. Alors quoi,
y'a plus de solidarité, c'est ça ? La subversion
n'est donc qu'une stratégie marketing pour récupérer
les budgets publicitaires des vendeurs de hype ? En
poltrons naïfs, nous attendons avec angoisse les prochaines
guerres picrocholines du web culturel. Si Technikart
nous attaque pour homophonie de la dernière syllabe,
nous n'aurons pas le choix : ce sera l'apocope ou
la mort.
Dans
ce contexte, la paranoïa gagne tout le monde : l'affaire
Troudair Vs Grosse Fatigue prend des allures de
combat fratricide, dénoncé par les cyniques comme
une grosse magouille destinée à faire mousser les
chroniqueurs du web indé. La foire d'empoigne contamine
les forums, où chacun apporte son grain de sel dans
l'affaire Technikart/Danone/Chronicart/Troudair/Chloe
Delaume. Faites tourner et ajoutez un nom à la
chaîne de l'amitié, ça porte bonheur et ça alimente
le buzz. L'humour nous sauvera-t-il du ridicule ?