édiTARD_77 / 03.10.01
Poser la première pierre
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Un an cette semaine que la deuxième Intifada fait rage dans les territoires autonomes palestiniens.

Intifada. Guerre des pierres. Révolte des pierres pour d'autres traductions.


Un mot qui évidemment désigne les soulèvements de jeunes Palestiniens qui, de 1987 à 1993 puis à nouveau depuis un an, se sont attaqués aux forces de l’ordre israéliennes.

Un mot aussi qui puise son sens au cœur de la culture du désert, nord-africaine, moyenne et proche-orientale.

La pierre comme arme du pauvre, première arme-outil accessible à tous que Kubrick transforma en os à l’aube de l’Humanité et auquel Michel Tournier, dans son recueil de textes intitulé «Célébrations» consacre un chapitre :

«C’était en Syrie à Palmyre. Je venais d’arriver et je m’aventurai seul au milieu des ruines roses et bleus qu’exaltait le soleil couchant. J’ai rarement vu un décor plus somptueusement théâtral. Je m’avise bientôt que je suis pisté par un chien. D’une tombe, il en sort deux autres. Puis il en surgit de partout, et j’ai bientôt devant moi une meute de molosses efflanqués, nullement rassurants. J’ai accompli alors le geste rituel. Je me suis baissé pour ramasser une pierre. Aussitôt, les chiens ont fui éperdument dans toutes les directions. Mieux que moi-même, ils connaissaient la redoutable adresse des enfants du désert qui apprennent à lancer des pierres en faisant leurs premiers pas. Je les ai vu atteindre un oiseau en plein vol.»

L’auteur explique ensuite que le fait de ramasser une pierre, et pas forcément de la lancer, représente autour de la Méditerranée et plus précisément dans les civilisations du désert, un geste d’hostilité compris par tous, comme dans les pays plus nordiques, on pourra lever le poing ou écarquiller les yeux, mouvements moins démonstratifs propres à des contrées plus peuplées et où la promiscuité de l’urbanisation aura déplacé les codes d’affection ou d’hostilité dans des sphères plus intimes.

Souvent aussi, c’est à l’encontre de l’étranger qui s’approche au loin qu’on se baisse pour ramasser une pierre, sans intention de la jeter, mais pour signifier à l’intrus qu’il n’est pas le bienvenu. Menace donc, mais aussi sentence si l’individu menacé ne comprend pas le message, un homme d’ailleurs, un infidèle, de ceux qu’on punit par lapidation comme le préconisent le Coran mais aussi le Deutéronome de l’Ancien Testament et vers lequel les mots de Jésus «que celui qui n’a jamais pêché me jette la première pierre» étaient directement orientés.

C’est que la Bible aussi possède sa Charia à elle, avec ses lois douteuses et ses châtiments ignobles si bien qu’il aura fallu un «Fils de Dieu» pour les faire oublier, partiellement tout du moins, car malgré ça, il reste une loi du Deutéronome qu’on semble toujours ignorer :

"Tu ne déplaceras pas les limites du terrain de ton voisin tel que les premiers arrivés l'auront délimité dans le patrimoine que tu auras reçu au pays que le Seigneur ton Dieu te donne en possession."
Deutéronome, 19, 14

Car ces vieux textes contiennent parfois des vérités, qu’on le veuille ou non, et que faire le tri, de nos jours, devient souvent un devoir, afin d’éviter d’être plus barbare que le barbare qu’on prétend combattre, plus aveugle que le fondamentaliste qu’on exècre, à l’époque où un Premier Ministre Israélien traite ses voisins d’animaux tout en commanditant le massacre de plus de 3000 d’entre eux (Sabra et Chatila), à l’époque où la rébellion contre un système dominant ne peut plus se concrétiser que dans des actions de désespoir, ôtant sa propre vie en même temps que celle de l’ennemi, à l’époque enfin où les outils de communication continuent à être utilisés comme des armes de guerre et non comme les instruments de compréhension qu’ils étaient censés représenter.

A la fin de son chapitre sur le jet de pierre, Michel Tournier cite Saint-Exupéry pour nous rappeler que la pierre n’a pas la vocation originelle d’être une arme et qu’il incombe à tous de l’utiliser comme il se doit :

«Etre un homme, c’est sentir en posant sa pierre que l’on contribue à bâtir le monde.

Si, au moment où le premier Palestinien s’est baissé pour ramasser le premier caillou, le colon israélien avait compris qu’on n’allait pas forcément attenter à sa vie mais qu’on lui signifiait simplement de faire demi-tour, peut-être qu’aujourd’hui nous n’aurions pas à déplorer l’anniversaire de cette deuxième Intifada.

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...le fait de ramasser une pierre, et pas forcément de la lancer, représente autour de la Méditerranée un geste d’hostilité compris par tous...

 

... ces vieux textes contiennent parfois des vérités, qu’on le veuille ou non [...] et faire le tri, de nos jours, devient souvent un devoir, afin d’éviter d’être plus barbare que le barbare qu’on prétend combattre...

 

«Etre un homme, c’est sentir en posant sa pierre que l’on contribue à bâtir le monde

 

 


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