Un mot qui évidemment désigne les soulèvements de
jeunes Palestiniens qui, de 1987 à 1993 puis à nouveau
depuis un an, se sont attaqués aux forces de l’ordre
israéliennes.
Un
mot aussi qui puise son sens au cœur de la culture
du désert, nord-africaine, moyenne et proche-orientale.
La
pierre comme arme du pauvre, première arme-outil accessible
à tous que Kubrick
transforma en os à l’aube de l’Humanité et auquel
Michel Tournier, dans son recueil de textes intitulé
«Célébrations» consacre un chapitre :
«C’était
en Syrie à Palmyre. Je venais d’arriver et je m’aventurai
seul au milieu des ruines roses et bleus qu’exaltait
le soleil couchant. J’ai rarement vu un décor plus
somptueusement théâtral. Je m’avise bientôt que je
suis pisté par un chien. D’une tombe, il en sort deux
autres. Puis il en surgit de partout, et j’ai bientôt
devant moi une meute de molosses efflanqués, nullement
rassurants. J’ai accompli alors le geste rituel. Je
me suis baissé pour ramasser une pierre. Aussitôt,
les chiens ont fui éperdument dans toutes les directions.
Mieux que moi-même, ils connaissaient la redoutable
adresse des enfants du désert qui apprennent à lancer
des pierres en faisant leurs premiers pas. Je les
ai vu atteindre un oiseau en plein vol.»
L’auteur explique ensuite que le fait de ramasser
une pierre, et pas forcément de la lancer, représente
autour de la Méditerranée et plus précisément dans
les civilisations du désert, un geste d’hostilité
compris par tous, comme dans les pays plus nordiques,
on pourra lever le poing ou écarquiller les yeux,
mouvements moins démonstratifs propres à des contrées
plus peuplées et où la promiscuité de l’urbanisation
aura déplacé les codes d’affection ou d’hostilité
dans des sphères plus intimes.
Souvent
aussi, c’est à l’encontre de l’étranger qui s’approche
au loin qu’on se baisse pour ramasser une pierre,
sans intention de la jeter, mais pour signifier à
l’intrus qu’il n’est pas le bienvenu. Menace donc,
mais aussi sentence si l’individu menacé ne comprend
pas le message, un homme d’ailleurs, un infidèle,
de ceux qu’on punit par lapidation comme le préconisent
le Coran mais aussi le Deutéronome de l’Ancien Testament
et vers lequel les mots de Jésus «que celui qui n’a
jamais pêché me jette la première pierre» étaient
directement orientés.
C’est
que la Bible aussi possède sa Charia à elle, avec
ses lois douteuses et ses châtiments ignobles si bien
qu’il aura fallu un «Fils de Dieu» pour les faire
oublier, partiellement tout du moins, car malgré ça,
il reste une loi du Deutéronome qu’on semble toujours
ignorer :
"Tu
ne déplaceras pas les limites du terrain de ton voisin
tel que les premiers arrivés l'auront délimité dans
le patrimoine que tu auras reçu au pays que le Seigneur
ton Dieu te donne en possession."
Deutéronome,
19, 14
Car
ces vieux textes contiennent parfois des vérités,
qu’on le veuille ou non, et que faire le tri, de nos
jours, devient souvent un devoir, afin d’éviter d’être
plus barbare que le barbare qu’on prétend combattre,
plus aveugle que le fondamentaliste qu’on exècre,
à l’époque où un Premier Ministre Israélien traite
ses voisins d’animaux tout en commanditant le massacre
de plus de 3000 d’entre eux (Sabra et Chatila), à
l’époque où la rébellion contre un système dominant
ne peut plus se concrétiser que dans des actions de
désespoir, ôtant sa propre vie en même temps que celle
de l’ennemi, à l’époque enfin où les outils de communication
continuent à être utilisés comme des armes de guerre
et non comme les instruments de compréhension qu’ils
étaient censés représenter.
A
la fin de son chapitre sur le jet de pierre, Michel
Tournier cite Saint-Exupéry pour nous rappeler que
la pierre n’a pas la vocation originelle d’être une
arme et qu’il incombe à tous de l’utiliser comme il
se doit :
«Etre
un homme, c’est sentir en posant sa pierre que l’on
contribue à bâtir le monde.
Si,
au moment où le premier Palestinien s’est baissé pour
ramasser le premier caillou, le colon israélien avait
compris qu’on n’allait pas forcément attenter à sa
vie mais qu’on lui signifiait simplement de faire
demi-tour, peut-être qu’aujourd’hui nous n’aurions
pas à déplorer l’anniversaire de cette deuxième Intifada.