Desmarets, le patron de TotalFinaElf dit qu'il ne
pensait pas que c'était possible. Il a appris à communiquer,
en tous cas, le super patron du plus grand groupe
pétrolier français. Il ne dit plus "c'est pas de notre
faute", comme quand l'Erika s'était échoué sur les
côtes bretonnes, il dit qu'il ne pensait pas que c'était
possible. Quoi donc ? Ce qui est aberrant, ce n'est
pas qu'un accident de ce type puisse se produire,
c'est qu'une usine chimique soit située en centre
ville. C'est aussi aberrant que de construire des
logements sur des zones inondables. Aussi aberrant
que de polluer les sols et les nappes phréatiques.
Aussi aberrant que de transporter sur des milliers
de kilomètres des déchets nucléaires. Aussi aberrant
que de construire un aéroport sans se soucier des
populations qui vivent près des lieux pressentis pour
son implantation. Aussi aberrant que de bétonner le
littoral. Les exemples de politiques publiques aberrantes
pullulent. Les réformes intelligentes pullulent beaucoup
moins. Le constat est déprimant : manque de courage
politique, déficit de concertation citoyenne, ignorance
du principe de précaution, gestion politique à courte
vue, électoralisme, clientélisme. Les bons jours,
on a l'impression de vivre dans une république bananière,
incapable de juger ses élus corrompus. Les mauvais
jours, on a carrément le sentiment de vivre dans un
pays sous-développé indifférent aux conditions d'existence
de ses habitants. Conditions d'existence décentes,
essai de définition : pouvoir vivre dans un environnement
propice à l'épanouissement individuel et social, sans
crainte d'être explosés, noyés, empoisonnés, prionisés,
empuantis, mazoutés, brûlés, intoxiqués, pollués,
écrasés à tout moment. Etre consultés pour les choix
d'aménagement du territoire. Pouvoir dormir dans le
calme, sans avoir besoin de se gaver d'antidépresseurs,
de somnifères et d'anxiolytiques pour supporter les
agressions du milieu. Est-ce trop demander ? Oui,
manifestement.
Aujourd'hui,
c'est surtout la responsabilité politique des élus
qui doit être pointée. Qui a permis l'urbanisation
de cette zone d'activité industrielle ? Qui délivre
les permis de construire ? Qui livre les villes et
les campagnes au bon vouloir des promoteurs ? Que
se passe-t-il une fois que les caméras ont quitté
le lieu de la catastrophe ? Une remarque en passant
: la Commission européenne vient d'adresser à la France
des reproches officiels sur sa politique de sécurité
maritime. La France ne contrôle que 12% des navires
qui passent par ses ports. C'est énervant. Le naufrage
de l'Erika n'aura servi à rien, les navires-poubelles
continuent de pourrir les océans.
Les
coïncidences de l'actualité rappellent qu'une bombe
écologique peut en cacher une autre : la SNCF vient
d'annoncer que le fret et le transport combiné ont
chuté respectivement de 8 et 10 % en 2001. C'est très
énervant, parce que nous avons tous envie de croire
que les modes de transport intelligents gagnent du
terrain, peu à peu, année après année. La nouvelle
est passée quasiment inaperçue, alors que les médias
avaient adoré aller filmer ces braves Chamoniards
dans leur référendum illégal. La machine médiatique
se montre incapable de traiter sérieusement de plusieurs
enjeux à la fois. On parle de Toulouse aujourd'hui,
on ne parle même que de ça, au point d'oublier les
enjeux et les drames liés au transport routier. On
en reparlera sans doute quand un nouvel incendie se
produira dans un tunnel. On constatera alors qu'aucune
évolution sérieuse ne s'est produite dans l'intervalle.
En attendant, la SNCF avoue sans gêne que le transport
par le rail appartient davantage au passé qu'à l'avenir.
Si le ferroutage régresse en France, c'est principalement
la faute de ce monopole public dont la stratégie est
définie par le gouvernement. Il faut le dire, le répéter,
et agir en conséquence. Les mouvements écologistes
ne doivent pas réserver leurs coups aux compagnies
privées, elles doivent aussi se battre contre l'inconséquence
des entreprises publiques et contre celle des élus.
La bêtise bureaucratique n'est pas plus excusable
que celle du marché quand elle débouche sur des crimes
contre l'environnement. Aujourd'hui, Gayssot et les
représentants de la SNCF expliquent aux Chamoniards
et aux Français qu'il faudra attendre 2012 pour que
fonctionnent les liaisons alpines, alors que des projets
traînent au fond des cartons depuis vingt ans … C'est
énervant. Dans le budget 2002, les subventions au
ferroutage passeront à 260 millions de francs, contre
620 millions de francs en 2001. 260 petits millions
pour lutter contre la pollution et les risques d'accidents
de la route. Le discours politique apparaît clairement
et cyniquement dissocié des arbitrages budgétaires.
Il ne faudra pas compter sur la SNCF pour pallier
ce désengagement de l'Etat. La SNCF manque de capacités
de financement, et le ferroutage n'est pas sa priorité.
Au passage, rappelons que le gouvernement a enterré
l'idée de créer une écotaxe, et qu'il se refuse à
mettre en œuvre les incitations fiscales grâce auxquelles
la Suisse est parvenue à développer largement le transport
combiné rail-route. A Toulouse comme partout en France,
les questions écologiques continuent d'être secondaires.
Elles passent après " le dynamisme régional ", "la
sauvegarde des emplois", "la confiance des Français",
"le soutien à la consommation", "la défense d'une
industrie nationale", "les équilibres budgétaires",
"la préservation du service public" et autres nobles
causes. C'est agaçant.
Dans
ce contexte, les turpitudes des Verts n'ont pas fini
de nous donner de l'urticaire. Il fallait un programme
clair pour les prochaines élections, une vision exigeante
de la modernité écologique. L'indigestion de couleuvres
subie au sein de la gauche plurielle aurait même dû
inciter les Verts à quitter le gouvernement pour honorer
leur cause. A quoi sert de rester au pouvoir s'il
faut pour cela aller de renoncement en renoncement,
au point de trahir tout le programme écologiste ?
Depuis des années, les Verts veulent montrer qu'ils
ont une approche globale de la politique, de peur
d'encourir le reproche de n'être que de sympathiques
défenseurs des oiseaux. Mais, chemin faisant, les
écologistes ont raté leur pari : non seulement ils
ne sont pas devenus un possible "parti de gouvernement",
mais ils se montrent en outre incapables de se faire
entendre sur les enjeux écologiques. C'est agaçant.