édiTARD_73 / 06.09.01
Prêt-à-penser 2001
On y est. La saison du prêt-à-penser 2001-2002 est lancée. Quelques jours seulement après les défilés des grandes maisons de littérature surgit le traditionnel exercice de sémantique automnal : on pèse Pierre (Larousse) et Paul (Robert), on disserte sur les nouvelles entrées de la langue française, on spécule sur les mots qui sont restés au portillon de la reconnaissance lexicographique. On remarquera ainsi que le "cybersexe", certes encore bredouillant du point de vue technologique, n'a toujours pas été reconnu par nos académiciens en goguette.


Sur le marché des expressions courantes, quelques fuites médiatiques nous font d'ores et déjà présager la grande tendance de l'année : les "intellos précaires" seront partout, qu'on se le dise. Vous ne savez pas encore ce qu'est un "intello précaire" ? C'est très simple, tellement simple que je me contenterai de vous citer la phrase clé qui vous permettra de comprendre le concept : "Ils [les intellos précaires] n’ont pas de machine à laver, pas de baignoire, et surtout pas de voiture. Mais ils sont peut-être abonnés au câble. Ils ont Internet."

Cette phrase extraite de la présentation de l'ouvrage de Anne et Marie Rambach (Les intellos précaires) chez Fayard, nous montre bien quels drôles d'oiseaux sont ainsi nommés. Surdiplômés, hyperactifs, mégacréatifs et sous-payés, les qualificatifs, préfixes et superlatifs ne manquent pas pour caractériser ce phénomène connu mais pas encore repertorié.

Au commencement était le Verbe. Puis déboulèrent les tests de magazine et les plateaux de télévision. A la question "êtes-vous un intello précaire" que ne manqueront pas de poser Marie-Claire et Marianne à leurs lecteurs dès le mois prochain, à fluctuat, nous répondons en nombre : "non merci". Pourtant, certains d'entre nous, fiers de pouvoir enfin se définir, délaisseront ainsi les "bof, j'suis sur plusieurs trucs" et autres "euh... indépendant !" qui leur tenaient encore d'explicatif professionnel.

Les autres, sentant bien quel nouveau piège leur est tendu, refuseront farouchement de se laisser happer par cette appellation. Attention aux mots/maux, aux bobos (rastas ou non) et autres contusions sémantiques.

L'expression "intellos précaires" contient (pour l'instant) une charge contre ceux qui les exploitent, c'est à dire ceux qui les maintiennent dans l'instabilité par tous les moyens à leur disposition (stages, CDD à répétition, droits d'auteurs) et s'assurent leur concours intellectuel, tout en niant leur valeur économique (que représente une pige à 500 balles pour un patron de presse qui tire son canard à 200.000 ex ?). Mais qui dit que ces mêmes employeurs ne récupéreront pas le doux label pour le servir à leurs soutiers sur le ton du : "C'est super mon gars, t'appartiens à la grande famille des intellos précaires, c'est chouette ça, je l'ai lu dans Libé. T'es un vrai rebelle". Et ledit rebelle de sentir l'orgueil monter en lui comme une sève nouvelle.

Sur le fond de l'air, on remarquera aussi que cette situation de précarité est souvent une prise de position éthique pour des personnes qui refusent le système du salariat (je sais de quoi je parle). Méfions-nous un peu de la tentation revendicatrice déjà exprimée ici ou là (lire -ou ne pas lire - le Novamag de ce mois). L'expression "intermittents de l'intellect", jumelle de nos "intellos précaires", fait un peu froid dans le dos... Certes, l'idée d'un guichet social unique pour les ouvriers de l'esprit a de quoi séduire les plus zélés de nos réfractaires... Un moule pour servir ceux qui refusent les moules, en quelque sorte.

Interrogeons donc le rapprochement de ces deux mots, "intellos" et "précaires", et saluons tous ceux qui préfèreraient des intellectuels assis, des penseurs subventionnés, des révolutionnaires côtisant sagement à leur caisse de retraite.

Le propre de l'intelligence n'est-il pas justement de remettre sans cesse le monde en question ?


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Vous ne savez pas encore ce qu'est un "intello précaire" ?

 

 

Au commencement était le verbe. Puis déboulèrent les tests de magazine et les plateaux de télévision.

 

 

 

Attention aux mots/maux, aux bobos et autres contusions sémantiques.

 

 

 

Un moule pour servir ceux qui refusent les moules, en quelque sorte.

 

 

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