Sur le marché des expressions courantes, quelques
fuites médiatiques nous font d'ores et déjà
présager la grande tendance de l'année
: les "intellos précaires" seront
partout, qu'on se le dise. Vous ne savez pas encore
ce qu'est un "intello précaire" ?
C'est très simple, tellement simple que je
me contenterai de vous citer la phrase clé
qui vous permettra de comprendre le concept : "Ils
[les intellos précaires] n’ont pas de machine
à laver, pas de baignoire, et surtout pas de voiture.
Mais ils sont peut-être abonnés au câble. Ils ont
Internet."
Cette
phrase extraite de la présentation de l'ouvrage
de Anne et Marie Rambach (Les intellos précaires)
chez Fayard,
nous montre bien quels drôles d'oiseaux sont
ainsi nommés. Surdiplômés, hyperactifs,
mégacréatifs et sous-payés, les
qualificatifs, préfixes et superlatifs ne manquent
pas pour caractériser ce phénomène
connu mais pas encore repertorié.
Au
commencement était le Verbe. Puis déboulèrent
les tests de magazine et les plateaux de télévision.
A la question "êtes-vous un intello précaire"
que ne manqueront pas de poser Marie-Claire et Marianne
à leurs lecteurs dès le mois prochain,
à fluctuat, nous répondons en nombre
: "non merci". Pourtant, certains d'entre
nous, fiers de pouvoir enfin se définir, délaisseront
ainsi les "bof, j'suis sur plusieurs trucs"
et autres "euh... indépendant !"
qui leur tenaient encore d'explicatif professionnel.
Les autres, sentant
bien quel nouveau piège leur est tendu, refuseront
farouchement de se laisser happer par cette appellation.
Attention aux mots/maux, aux bobos (rastas
ou non) et autres contusions sémantiques.
L'expression "intellos
précaires" contient (pour l'instant) une
charge contre ceux qui les exploitent, c'est à dire
ceux qui les maintiennent dans l'instabilité par tous
les moyens à leur disposition (stages, CDD à répétition,
droits d'auteurs) et s'assurent leur concours intellectuel,
tout en niant leur valeur économique (que représente
une pige à 500 balles pour un patron de presse qui
tire son canard à 200.000 ex ?). Mais qui dit que
ces mêmes employeurs ne récupéreront pas le doux label
pour le servir à leurs soutiers sur le ton du : "C'est
super mon gars, t'appartiens à la grande famille des
intellos précaires, c'est chouette ça, je l'ai lu
dans Libé. T'es un vrai rebelle". Et ledit rebelle
de sentir l'orgueil monter en lui comme une sève nouvelle.
Sur le fond de l'air,
on remarquera aussi que cette situation de précarité
est souvent une prise de position éthique pour
des personnes qui refusent le système du salariat
(je sais de quoi je parle). Méfions-nous un
peu de la tentation revendicatrice déjà
exprimée ici ou là (lire -ou ne pas
lire - le Novamag
de ce mois). L'expression "intermittents de l'intellect",
jumelle de nos "intellos précaires",
fait un peu froid dans le dos... Certes, l'idée
d'un guichet social unique pour les ouvriers de l'esprit
a de quoi séduire les plus zélés
de nos réfractaires... Un moule pour servir
ceux qui refusent les moules, en quelque sorte.
Interrogeons donc le
rapprochement de ces deux mots, "intellos"
et "précaires", et saluons tous ceux
qui préfèreraient des intellectuels
assis, des penseurs subventionnés, des révolutionnaires
côtisant sagement à leur caisse de retraite.
Le propre de l'intelligence
n'est-il pas justement de remettre sans cesse le monde
en question ?