édiTARD_68 / 11.06.01
Tout le monde il est gentil

L'article sur les adulescents m'a valu bien des commentaires. Les fans de Friends m'ont agressé à coups de coffret vidéo (le gros, celui qui comporte une vingtaine de cassettes), allant jusqu'à me menacer d'un procès où je devrais affronter Ally Mc Beal. Un lecteur sympa et cultivé m'a invité à lire René Girard (Mensonges Romantiques et Vérités romanesques) pour approfondir ma réflexion. D'autres enfin m'ont écrit, avec le style si particulier de ceux qui sont mesurés et aiment le montrer : "oui, tu as raison, mais n'est-ce pas s'énerver pour rien ?" A ceux là, je réponds : pas de problème, j'ai des réserves d'hormones pour m'énerver sur plein d'autres sujets.


Alors j'ai décidé de squatter l'éditard, prenant le webmestre et le rédac' chef en otages pour m'exprimer en première page de Flu, et non au fin fond de la rubrique qu'on daigne m'accorder. Tout ça pour dire que si j'avais su, j'aurais été encore plus méchant avec les adulescents, qui le méritent chaque jour un peu plus. Savez-vous par exemple qu'il existe une Gloubiboulganight, concept de soirée revival gnan-gnan organisée dans les grandes villes de France ? Le phénomène adulescent se développe, contamine tout, avec une crétine assurance, comme en témoigne le pathétique Loftstory, déjà érigé en phénomène de société (et dont nous proposons en ce moment un pastiche sous forme de feuilleton policier : Loft Murder Story). Même le monde politique tombe en adulescence, comme le montre le "débat" sur le passé trotskiste de Jospin, digne d'une cour de récré.

Au-delà des anecdotes et de ce petit article aigre-doux consacré à la tribu des jeunes cons, je suis frappé de constater que le public n'aime guère les critiques ni les trublions. Au jeu du politically correct, on dirait qu'il faut absolument adhérer au consensus ambiant pour ne pas risquer l'anathème des internautes, des téléspectateurs ou des lecteurs. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Derrière le phénomène adulescent, il y a la guimauve médiatique, le débat public aseptisé. Puisque toutes les opinions se valent, seule leur présentation finit par compter. C'est mon choix, parce que je le vaux bien. Celui qui hausse le ton, qui se pose en procureur ou qui perturbe le ron-ron médiatique se voit automatiquement rejeté, avant même d'avoir pu donner son point de vue. D'ailleurs, il n'y a quasiment plus d'artistes "engagés". On imagine mal Le Forestier chanter Parachutiste aujourd'hui, ce serait mal vu. Il n'y a plus non plus de provocateurs (à part ce bon vieux Professeur Choron). A la place, on subit le cortège des comiques troupiers, des chansonniers ringards et des pétomanes en tous genres. Ils sont les têtes de file du kitsch franchouillard, de la fausse dissidence ou de la rebelle attitude érigée en style marketing.

De plus en plus, on doit aussi se coltiner les mielleux passés maîtres dans l'art de l'esquive. Je regardais l'autre jour le débat entre Jean-Marie Messier et José Bové chez Field, et j'étais à la fois bluffé et énervé par la prestation du gros J6M : pas un mot plus haut que l'autre, une vraie anguille, il échappait aux filets de ses détracteurs, retournant les situations et les arguments, et apparaissant in fine comme un brave type face à de dangereux fous. Messier, c'est la preuve que les mots ne comptent plus, que le spectacle vit pour lui-même, récupérant tout, recyclant la contestation, renvoyant les balles comme Super Jaimie avec son poignet. Messier, il est comme le Zelig de Woody Allen, une sorte de caméléon humain qui prend la forme de son interlocuteur pour éviter les conflits. Bovétiste face à Bové, Japonais au Japon, Lu face aux Lu, patron hollywoodien aux Etats-Unis, il utilise les technique de camouflage mimétique pour annihiler le débat. Il peut décliner toutes sortes de masques, à l'infinie, pourvu que cela permette d'éviter les éclats, les questions gênantes, les procès argumentés. Face à lui, José Bové était à la peine malgré son talent de débatteur, comme un catcheur échouant à saisir un adversaire huilé de haut en bas.

Oscillant entre l'ironie et la hargne, la mesure et l'outrance, il nous reste à trouver le ton juste au cas par cas pour dire nos colères et faire avancer nos points de vue. Je pense, en écrivant cela, à un passage du roman de Pierre Assouline, La cliente, où l'auteur décrit le phénomène de rejet dont souffre presque toujours les enragés et les engagés, dès lors que leur lutte les amène à prendre parti contre quelqu'un. Dans un bus, le narrateur fait face à une femme d'un certain âge qu'il accuse d'avoir livré des juifs aux nazis pendant l'Occupation. Aussitôt, il doit affronter une foule hostile, qui veut le réduire au silence avant même d'entendre ses arguments : "Quand on est simplement furieux, tout nous désigne comme particulièrement dément. (…) Ça ne se fait pas de laisser éclater sa colère en public, quels qu'en soient les motifs. C'est incorrect et inconvenant." De cette douloureuse expérience, l'auteur tire une leçon sur la difficulté qu'a notre société à laisser s'exprimer les voix discordantes : "Celui par qui le scandale arrive est forcément suspect quand bien même il mettrait en lumière le scandale de la vérité. La convention est la norme alors qu'il ne s'agit que d'une question de point de vue. Si l'humanité se penchait un peu, elle constaterait qu'à Pise seule une tour se tient droite."

KZ

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L O G OUT

Les adulescent nous
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(article Flu)

Loft Murder Story
par Benjamin Berton

Gloubiboulganight

Professeur Choron

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Le phénomène adulescent se développe, contamine tout, avec une crétine assurance

 

Puisque toutes les opinions se valent, seule leur présentation finit par compter

 

kitsch franchouillard, fausse dissidence, rebelle attitude érigée en style marketing

 

De plus en plus, on doit aussi se coltiner les mielleux passés maîtres dans l'art de l'esquive.

 

"Celui par qui le scandale arrive est forcément suspect..."

 

 

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