édiTARD_67 / 01.06.01
L'espace-temps libéral
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Face à la répression des raves*, l'opinion est prise à témoin pour désigner les gentils et les méchants. Le manichéisme dans lequel verse le débat permet d'enfiler les poncifs et les mouches en filmant des images fortes, ravers en transe devant une baffle ou pères la morale fronçant les sourcils. A force d'opposer les fauteurs de troubles aux flics liberticides, on oublie de réfléchir à la signification profonde que dissimule cette hargne répressive dont le projet Mariani n'est que le dernier avatar.


Comme le rappellent les participants du forum dédié à cette question, le mouvement techno subit en effet des attaques répétées depuis plus de dix ans. On peut donc s'interroger sur cette volonté d'annihiler le mouvement et ce qu'il représente. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi emmerde-t-on autant les teufeurs alors qu'on accorde une impunité folle aux chasseurs, forcément alcooliques, comme les ravers sont forcément camés ? Les chasseurs sont incomparablement plus dangereux pour les territoires, les personnes et les biens que les fêtards technoïdes (on déplore moins de balles perdues dans les free parties que dans les battues). Or les chasseurs sont moins emmerdés par les gendarmes, et plus chouchoutés par le personnel politique. Le poids électoral des tueurs de palombes ne suffit pas à expliquer ce phénomène, même quand on le compare à l'abstentionnisme des jeunes.

En fait, la volonté d'interdire les raves relève d'une dynamique implicite de répartition des pouvoirs, où il est question de savoir qui organise l'espace et le temps. La maîtrise du temps et de l'espace sont en effet les deux principaux enjeux de la mondialisation libérale à laquelle sont soumis les individus et les sociétés. Sommés de "s'adapter" à cette mondialisation, les hommes et les communautés qu'ils forment subissent de fait une déstructuration de leur vie au profit des intérêts marchands. Tous consommateurs, nous voici embarqués dans des modèles d'existence où règnent la vitesse et la monétarisation de la vie culturelle, sociale et affective. Face à cette logique, les raves font tâche : elle consacre la résurgence d'une forme de spontanéité festive, de solidarité universelle et de gratuité retrouvée dans des espaces que se réapproprient les individus.

L'enjeu ne doit pas être sous-estimé : la répression des raves s'inscrit dans une lutte de pouvoirs qui conditionne la façon dont le monde tourne et vit. S'appuyant les travaux de Michel Crozier, le philosophe Zygmunt Bauman a parfaitement analysé la logique par laquelle le modèle libéral nous contraint et nous abîme chaque jour un peu plus (in Le coût humain de la mondialisation) :

"Tous les types de domination se ramènent à une stratégie commune : permettre au dominant d'avoir autant de marges de manœuvre et de liberté d'actions possibles, tout en limitant strictement la liberté de décision de la partie dominée."

Beaucoup d'enjeux actuels peuvent être analysés au travers de ce prisme dialectique. A chaque fois, la question est de savoir qui domine qui : patron contre salarié dans le discours sur la flexibilité (on est toujours flexible pour l'autre …), multinationales contre Etats démocratiques dans la guéguerre que se livrent les ONG et les lobbies marchands sur l'AMI, multinationales contre citoyens dans le combat pour la liberté d'expression, quand des firmes se montrent soucieuses de défendre jusqu'à l'outrance leurs marques, leurs logos et leurs slogans (cf. l'affaire Danone). A chaque fois, l'avancée du rouleau compresseur libéral se fait sentir, avec de moins en moins de scrupules et de plus en plus de prétention dominatrice.

L'acharnement contre les jeunes et les travellers montre que le monde se divise désormais en touristes et en vagabonds. Aux premiers vont les cartes de fidélité, les itinéraires balisés et le sourire des douaniers, dans un monde unifié où seule compte votre capacité à payer (un billet d'avion, une place de spectacle, un loyer ...). Les seconds doivent se contenter des galères, des arrêtés anti-mendicité et des dépressions suburbaines. Les inégalités contemporaines ne se chiffrent pas seulement en différences de revenus ; elles transparaissent aussi dans l'inégale jouissance du monde et de la vie, palpable dans la façon dont sont appréhendés l'espace (les territoires de l'intimité et de la sociabilité) et le temps. Les privilégiés n'ont pas de temps mais le monde s'offre à eux ; les laissés pour compte ont du temps mais ne savent pas quoi en faire, car le monde leur est fermé, comme l'illustre le très beau et très triste film de Marion Vernoux, Rien à faire. La privatisation des espaces publics et la ghettoïsation à la mode américaine s'inscrivent dans cette logique. Dans ce jeu aux allures de piège, le raver Seine-et-Marnais est solidaire du clochard new-yorkais, malmené par la police, privé de pissotière, indésirable partout et tout le temps, juste parce qu'il ne rentre pas dans le moule libéral. Les gens bien n'ont pas besoin d'urinoir public ni de banc où dormir. C'est bien pour cela que la RATP remplace ses bancs par des sièges où il est impossible de s'allonger, voire de s'asseoir. Le propos vous paraît radical, réducteur, manichéen ? Il est encore en deçà de la réalité en marche, comme le prouvent les analyses de Michel Houellebecq ou l'effrayant City of Quartz, ouvrage dans lequel Mike Davis décortique l'évolution des territoires et des schémas sociaux dans le monde occidental, sur le modèle de Los Angeles :

"Cette croisade sécuritaire a pour effet systématique et inéluctable la destruction des espaces publics accessibles à tous. Symptôme criant de leur dévaluation, le terme de "personne à la rue" (street person) est aujourd'hui couvert d'opprobre. Pour réduire les contacts avec les intouchables, les urbanistes ont transformé des rues qui étaient largement vouées aux piétons en un simple réseau d'évacuation des flux automobiles. Quant aux parcs, ils sont devenus des zones de transit pour les sans-abri et les miséreux. Comme l'ont constaté de nombreux critiques, la ville américaine est systématiquement évidé de ses espaces publics au profit d'espaces spéculatifs regroupés au centre - mégacomplexes, galeries marchandes haut de gamme -, où chaque activité a on espace monofonctionnel, où les rues n'ont plus de perspectives et où la circulation est internalisée dans des couloirs de sécurité sous l'œil de polices privées."

La lutte contre ces logiques de domination est multiforme, multithématique et internationale. Les fronts sont nombreux, et les camps inégaux. Dans cette lutte d'influence, il est bien difficile de désigner les gentils et les méchants. Entre les méchants gentils et les gentils méchants, entre les gentils qui font le jeu des méchants (comme les ravers pollueurs) et les méchants qui servent la cause des gentils (comme Bush l'imbécile), Dieu lui-même, s'il existait, ne saurait pas départager les camps. Et puis surtout, entre ces pôles extrêmes, il y a la plaine, le peloton, le quidam, le ventre mou qui oscille entre les pôles selon ses appétits. L'enjeu est là : convaincre démocratiquement les citoyens du monde entier que la recherche d'une alternative au tout marchand est désormais une question de survie, sauf à accepter de finir comme des hamsters dans une cage insalubre, conditionnés pour aller chercher leur pitance et s'abrutir à courir sur une roue.

Et vous, l'espace-temps libéral, vous en pensez quoi ?
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* Le débat actuel sur les raves > amendement Mariani, voir toutes les infos sur le site Kanyar

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Pourquoi emmerde-t-on autant les teufeurs alors qu'on accorde une impunité folle aux chasseurs ?

 

La maîtrise du temps et de l'espace sont les deux principaux enjeux de la mondialisation libérale

 

A chaque fois, la question est de savoir qui domine qui

 

Les inégalités contemporaines transparaissent aussi dans l'inégale jouissance du monde et de la vie, palpable dans la façon dont sont appréhendés l'espace et le temps.

 

Le raver Seine-et-Marnais est solidaire du clochard new-yorkais, indésirable partout, juste parce qu'il ne rentre pas dans le moule libéral

 

 

Convaincre les citoyens du monde entier que la recherche d'une alternative au tout marchand est désormais une question de survie

 


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carnet de bord d'une "rave" ensablée.

 

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