Comme le rappellent les participants du forum
dédié à cette question, le mouvement techno subit
en effet des attaques répétées depuis plus de dix
ans. On peut donc s'interroger sur cette volonté d'annihiler
le mouvement et ce qu'il représente. Pourquoi tant
de haine ? Pourquoi emmerde-t-on autant les teufeurs
alors qu'on accorde une impunité folle aux chasseurs,
forcément alcooliques, comme les ravers sont forcément
camés ? Les chasseurs sont incomparablement plus dangereux
pour les territoires, les personnes et les biens que
les fêtards technoïdes (on déplore moins de balles
perdues dans les free parties que dans les battues).
Or les chasseurs sont moins emmerdés par les gendarmes,
et plus chouchoutés par le personnel politique. Le
poids électoral des tueurs de palombes ne suffit pas
à expliquer ce phénomène, même quand on le compare
à l'abstentionnisme des jeunes.
En
fait, la volonté d'interdire les raves relève d'une
dynamique implicite de répartition des pouvoirs, où
il est question de savoir qui organise l'espace et
le temps. La maîtrise du temps et de l'espace sont
en effet les deux principaux enjeux de la mondialisation
libérale à laquelle sont soumis les individus et les
sociétés. Sommés de "s'adapter" à cette mondialisation,
les hommes et les communautés qu'ils forment subissent
de fait une déstructuration de leur vie au profit
des intérêts marchands. Tous consommateurs, nous voici
embarqués dans des modèles d'existence où règnent
la vitesse et la monétarisation de la vie culturelle,
sociale et affective. Face à cette logique, les raves
font tâche : elle consacre la résurgence d'une forme
de spontanéité festive, de solidarité universelle
et de gratuité retrouvée dans des espaces que se réapproprient
les individus.
L'enjeu
ne doit pas être sous-estimé : la répression des raves
s'inscrit dans une lutte de pouvoirs qui conditionne
la façon dont le monde tourne et vit. S'appuyant les
travaux de Michel Crozier, le philosophe Zygmunt Bauman
a parfaitement analysé la logique par laquelle le
modèle libéral nous contraint et nous abîme chaque
jour un peu plus (in Le coût humain de la mondialisation)
:
"Tous
les types de domination se ramènent à une stratégie
commune : permettre au dominant d'avoir autant de
marges de manœuvre et de liberté d'actions possibles,
tout en limitant strictement la liberté de décision
de la partie dominée."
Beaucoup
d'enjeux actuels peuvent être analysés au travers
de ce prisme dialectique. A chaque fois, la question
est de savoir qui domine qui : patron contre salarié
dans le discours sur la flexibilité (on est toujours
flexible pour l'autre …), multinationales contre Etats
démocratiques dans la guéguerre que se livrent les
ONG et les lobbies marchands sur l'AMI, multinationales
contre citoyens dans le combat pour la liberté d'expression,
quand des firmes se montrent soucieuses de défendre
jusqu'à l'outrance leurs marques, leurs logos et leurs
slogans (cf. l'affaire
Danone). A chaque fois, l'avancée du rouleau compresseur
libéral se fait sentir, avec de moins en moins de
scrupules et de plus en plus de prétention dominatrice.
L'acharnement
contre les jeunes et les travellers montre que le
monde se divise désormais en touristes et en vagabonds.
Aux premiers vont les cartes de fidélité, les itinéraires
balisés et le sourire des douaniers, dans un monde
unifié où seule compte votre capacité à payer (un
billet d'avion, une place de spectacle, un loyer ...).
Les seconds doivent se contenter des galères, des
arrêtés anti-mendicité et des dépressions suburbaines.
Les inégalités contemporaines ne se chiffrent pas
seulement en différences de revenus ; elles transparaissent
aussi dans l'inégale jouissance du monde et de la
vie, palpable dans la façon dont sont appréhendés
l'espace (les territoires de l'intimité et de la sociabilité)
et le temps. Les privilégiés n'ont pas de temps mais
le monde s'offre à eux ; les laissés pour compte ont
du temps mais ne savent pas quoi en faire, car le
monde leur est fermé, comme l'illustre le très beau
et très triste film de Marion Vernoux, Rien
à faire. La privatisation des espaces publics
et la ghettoïsation à la mode américaine s'inscrivent
dans cette logique. Dans ce jeu aux allures de piège,
le raver Seine-et-Marnais est solidaire du clochard
new-yorkais, malmené par la police, privé de pissotière,
indésirable partout et tout le temps, juste parce
qu'il ne rentre pas dans le moule libéral. Les gens
bien n'ont pas besoin d'urinoir public ni de banc
où dormir. C'est bien pour cela que la RATP remplace
ses bancs par des sièges où il est impossible de s'allonger,
voire de s'asseoir. Le propos vous paraît radical,
réducteur, manichéen ? Il est encore en deçà de la
réalité en marche, comme le prouvent les analyses
de Michel
Houellebecq ou l'effrayant City of Quartz,
ouvrage dans lequel Mike Davis décortique l'évolution
des territoires et des schémas sociaux dans le monde
occidental, sur le modèle de Los Angeles :
"Cette
croisade sécuritaire a pour effet systématique et
inéluctable la destruction des espaces publics accessibles
à tous. Symptôme criant de leur dévaluation, le terme
de "personne à la rue" (street person) est aujourd'hui
couvert d'opprobre. Pour réduire les contacts avec
les intouchables, les urbanistes ont transformé des
rues qui étaient largement vouées aux piétons en un
simple réseau d'évacuation des flux automobiles. Quant
aux parcs, ils sont devenus des zones de transit pour
les sans-abri et les miséreux. Comme l'ont constaté
de nombreux critiques, la ville américaine est systématiquement
évidé de ses espaces publics au profit d'espaces spéculatifs
regroupés au centre - mégacomplexes, galeries marchandes
haut de gamme -, où chaque activité a on espace monofonctionnel,
où les rues n'ont plus de perspectives et où la circulation
est internalisée dans des couloirs de sécurité sous
l'œil de polices privées."
La
lutte contre ces logiques de domination est multiforme,
multithématique et internationale. Les fronts sont
nombreux, et les camps inégaux. Dans cette lutte d'influence,
il est bien difficile de désigner les gentils et les
méchants. Entre les méchants gentils et les gentils
méchants, entre les gentils qui font le jeu des méchants
(comme les ravers pollueurs) et les méchants qui servent
la cause des gentils (comme Bush
l'imbécile), Dieu lui-même, s'il existait, ne
saurait pas départager les camps. Et puis surtout,
entre ces pôles extrêmes, il y a la plaine, le peloton,
le quidam, le ventre mou qui oscille entre les pôles
selon ses appétits. L'enjeu est là : convaincre démocratiquement
les citoyens du monde entier que la recherche d'une
alternative au tout marchand est désormais une question
de survie, sauf à accepter de finir comme des hamsters
dans une cage insalubre, conditionnés pour aller chercher
leur pitance et s'abrutir à courir sur une roue.
Et vous, l'espace-temps
libéral, vous
en pensez quoi ?
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