Au-delà de l'activisme diplomatique, déjà remarquable,
dont font part les Nations Unies, il convient de pousser
à fond le raisonnement : faut-il intervenir en Afghanistan
pour sauver le patrimoine culturel de l'humanité entière
? Certes, mourir pour des statues paraît encore aussi
absurde que " mourir pour Dantzig " en 39. Les déferlements
totalitaires ont pourtant montré qu'il faut savoir
s'engager au bon moment - et parfois sur de simples
enjeux philosophiques.
Mais alors, le paradoxe
devient insoluble. S'il doit y avoir ingérence culturelle,
comment justifier une intervention alors que rien
n'a été fait pour les femmes afghanes ? On n'a pas
vu les chefs d'Etat et les diplomates se démener autant
qu'aujourd'hui lorsqu'il s'agissait seulement de protéger
les femmes, les enfants et les athés contre les fous
d'Allah. Certes, on supportera ce paradoxe si la communauté
internationale parvient à sauver le peuple afghan
en même temps que ses statues, car on peut craindre
la dérive meurtrière des Talibans si la communauté
internationale n'intervient pas pour mettre un terme
aux destructions, aux massacres, à l'obscurantisme
et aux risques d'embrasement régional (Iran, Pakistan,
Inde …).
Par un concours de
circonstances dont l'actualité est coutumière, il
est aujourd'hui question d'une autre forme d'ingérence
: l'ingérence médicale et thérapeutique. Une réflexion
fertile a été initiée à l'occcasion du procès intenté
par 39 multinationales pharmaceutiques à l'Afrique
du Sud. Ce procès s'est ouvert lundi 5 mars devant
la Haute Cour de Pretoria avant d'être ajourné au
18 avril par le président du tribunal, qui veut admettre
aux débats une ONG justifiant la violation des brevets.
Les conséquences en chaîne de ce procès montrent que
le principe d'ingérence médicale murît plus vite qu'on
ne pouvait l'espérer. Déjà, les grands groupes pharmaceutiques
commencent à baisser les prix de leurs médicaments
anti-sida, conscients des effets dévastateurs de ce
procès sur leur image de marque. Cet exemple témoigne
de l'efficacité des stratégies
de guerilla sémiologique, principale arme à la
disposition des progressistes aujourd'hui. Sous l'effet
de la pression médiatique, des projets séduisants
voient le jour. Stuart Schweitzer, professeur de l'université
de Californie, propose la création d'une société chargée
de l'achat de médicaments à destination des pays pauvres,
financée par les pays riches, et placée sous l'égide
de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
L'ambition humanitaire,
dans le domaine des médicaments est donc double :
affirmer d'une part que les questions de santé doivent
dans certains cas être traitées au niveau supra-national
(ce qui constitue déjà une révolution) ; affirmer
d'autre part que les questions de santé ne peuvent
pas être gérées uniquement par le jeu du marché. L'opinion
et les gouvernements commencent à reconnaître que
l'accès aux traitements doit être possible pour tous,
quel que soit le pouvoir d'achat des individus et
des pays. L'enjeu, désormais, consiste à trouver un
compromis satisfaisant pour toutes les parties, c'est-à-dire
permettant à la fois de faire passer le coût annuel
des trithérapies dans les pays pauvres de 10 000 dollars
à 600 dollars par an, sans mettre en danger l'industrie
pharmaceutique et les mécanismes d'innovation thérapeutique.
Le développement du
principe d'ingérence - dans le domaine culturel comme
dans le domaine médical - est un enjeu majeur pour
le monde contemporain car il détermine l'équilibre
global de nos sociétés, dans leur fonctionnement et
dans les valeurs qui les animent. A suivre...