édiTARD_60
Les voyous manquent de classe
Quelle différence y a-t-il entre le surintendant Fouquet et le directeur des affaires générales Alfred Sirven ? Le premier laissa dans son sillage scandaleux le château de Vaux-le-Vicomte (qui devait inspirer Versailles) et le souvenir de fêtes somptueuses. Le second laisse en plan un minable pavillon philippin où, hormis quelques bonnes bouteilles, règnent le kitsch, l'ennui et la misère
esthétique. Autres temps, autres mœurs. Ce n'est pas d'Artagnan qui est venu arrêter l'affreux magouilleur, et aucun La Bruyère n'écrira la chronique de cette épopée politico-financière.


Dans cette affaire, ce qui nous trouble le plus, c'est la façon dont ont été employées les sommes détournées. Impitoyable, Libé nous apprend que les lectures de Sirven se composaient des œuvres complètes de San Antonio (why not), quelques SAS, l'Honneur perdu de François Mitterrand de Jean-Edern Hallier, un pamphlet de Charles Pasqua et le De Gaulle de Jean Lacouture. Belle illustration des paradoxes du cybermonde : voilà un gars qui a du temps, du pognon, et qui pourrait servir de mascotte pour toutes les réclames qui servent le culte de la mobilité afin de vendre toutes sortes de machines et de logiciels à la con. Or, ce type n'a manifestement pas intégré les mille services merveilleux que les friconautes et les webzines culturels proposent partout dans le monde. A quoi ça sert que Fluctuat se décarcasse si les mecs comme Sirven (notre cœur de cible) ne viennent même pas lire nos petits éditards franchouillards quand ils sont en cavale à l'autre bout du monde ? Et notre rubrique littéraire, c'est pour les chiens ? A quoi ça sert que les industriels sortent des innovations à tour de bras, UMTS, vidéo à la demande sur le téléphone, ping avec mon Palm et tout le bazar ?


Remarquez, quand on voit son agenda pourrave, on a vraiment l'impression qu'il serait prêt à revenir à la bougie, l'ami Sirven. Il aurait pu faire appel à des consultants en stratégie, à un coach personnel, le vieux, s'il ne sentait plus dans le coup. Ils lui auraient conseillé de transférer son carnet d'adresse sur une base de données, et de la répliquer sur un PDA, sur des sites sécurisés, avec des bandes-son, des petits films tournés en webcam, le genre de trucs façon Méry, à faire plonger un ministre en moins de temps qu'il n'en faut pour downloader un MP3 sur Flu. Il aurait pu monter un site perso, un webzine voire un portail de la corruption, lever du capital-risque pour développer une marketplace multilingue du pot-de-vin, imaginer un truc grandiose pour faire circuler des bakchichs dans tous les sens, mélanger les réseaux affairistes, Françafrique, Francs-maçons, politiques et compagnie. " Conseiller général met aux enchères son vote pour l'attribution des marchés départementaux " ; " Ministre bien sous tous rapports cherche femme aimant les voyages pour négocier une commission au plus haut niveau " … ça aurait de la gueule. Au lieu de ça, Sirven passe pour un imbécile, un moins que rien, un gros sale que personne ne dit avoir connu. L'embrouilleur embrouillé, refrain connu.


Triste époque, tristes sires, histoires minables. En homme de l'ombre tirant les ficelles, j'aime mieux Mazarin, ses coups de génie et ses magouilles. Espérons que le XXI° aura du panache, donnera de grands hommes et de grands brigands. Des aventuriers, des orateurs, des gentlemen cambrioleurs, des séducteurs impénitents, des provocateurs subtils, des espionnes vénéneuses, des mercenaires esthètes et des mécènes troubles. Il nous faut des Sarah Bernard et des Stavisky. Au lieu de ça, nous nous coltinons des petits vieux peureux, des politiciens constipés, des mafieux pitoyables et des rombières analphabètes. A la suite de Sirven, le bal des médiocres bat son plein : Tiberi, Toubon, Dumas, Pasqua, Jean-Christophe Mitterand, Devier-Joncours, Sulitzer … Foutez-les en taule, au bagne, en maison de retraite, où vous voulez : la littérature et les arts ne perdront pas de grands contributeurs, ni même d'amateurs éclairés.


Et pourtant, il y en aurait des choses à faire avec 5 milliards de francs mis à l'ombre :


- Une fondation pour soigner les enfants africains. Qui oserait alors réclamer des comptes à Sirven ?

- Un coup boursier flamboyant, basé sur un pari énoncé au JT de 20h00 : " si ça marche, je rembourse ce que je dois et je garde le reste. Sinon, disposez de moi selon votre bon plaisir ".

- Un plan de sauvetage des centaines de start-down en perdition, avec un slogan béton : " nos magouilles sont nos emplois ".

- L'achat massif de zones naturelles à protéger, en partenariat avec le Conservatoire du littoral et Greenpeace. Argument imparable : " je veux racheter les crimes écologiques commis par Elf et tous les pétroliers ".


Rien de tout cela ne se fera. Comme le disait ma grand-mère, " bien mal acquis ne profite jamais ". Bloqué sur des comptes suisses ou évaporé dans la nature, l'argent n'aura servi qu'à financer des appartements bourgeois, quelques statuettes, et des tracts électoraux. Quel gachis ! Eh, Alfred, t'aurais dû nous demander conseil, on t'aurait dit comment le claquer, ton pèze. On aurait pu faire de grandes choses ensemble, des trucs superbes pour révolutionner l'art contemporain, les technologies web et le système médiatique. On aurait mené grand train, distribué des cadeaux somptueux à tous les abonnés de notre newsletter, mis à disposition des escort girls pour tous nos talents en herbe, planté des champs de psychotropes virtuels, distribué de la confiture aux cochons dans un happening permanent ajoutant le don universel à la gratuité originelle de ce modeste webzine. Fin du rêve. Nous, des tunes, on n'en a pas, mais on se surprend à découvrir chaque semaine qu'il est possible de sortir un magazine de bonne facture avec trois francs six sous. Grâce aux économies de ma grand-mère, nous tenons bon le cap. Un jour, c'est sûr, quelqu'un cherchera bien à nous corrompre. Grandioses et détachés, repus et généreux, nous prouverons alors que nous pouvons être des voyous de grande classe.

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"Ministre bien sous tous rapports cherche femme aimant les voyages pour négocier une commission au plus haut niveau"

 

 

 

 

 

"Je veux racheter les crimes écologiques commis par Elf et tous les pétroliers"

 

 

 

 

 

"Fin du rêve. Nous, des tunes, on n'en a pas..."

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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