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Victoire des musiques
Je m’étais donné rendez-vous, ce dernier samedi, chez moi, pour une paisible soirée en tête à tête avec ma télé préférée. Rien de formel, juste un plateau repas et des petites Victoires de la musique. Des Victoires toutes tranquilles, dans un bon canapé Suédois haut standing, j’étais comblé. J’avais, bien sur, prévu le thermos de café dur, pour éviter les somnolences Cabrelo-vaseuses et autres Sansonades soporifiques. C’était parti pour une longue soirée de navigation dans le nouveau paysage musical français...

Je savais, grâce à ma concierge que j’avais croisée la veille, au bas de mon immeuble, que la soirée était présentée par le nouveau couple fraîchement pacsé du service public. Oui le Drucker et son disciple Delarue étaient les deux maîtres de cérémonie de cette soirée, organisée dans un zénith spécialement réouvert. Le duo avait bien été choisi : le parfait mélange entre new school et vieux bastion de l’ère primaire ORTFus diplodocus, une parfaite alliance tacite favorisant le regroupement de masse de plusieurs générations devant leur tube cathodique. Le mot d’ordre était alors lancé " faire du neuf avec du vieux ". Il fallait dans une logique d’audimat, ratisser large, plaire à l’éternelle ménagère de moins de cinquante ans et aux jeunes perdus un samedi soir sur une chaîne d’État.

Cette année, pour cette quinzième tentative des remises des trophées des Victoires de la musique, catégorie variété, l’ensemble des professionnels avaient décidé d’insuffler un nouveau rythme, une nouvelle dynamique dans cette manifestation. Ce sacre de la chansonnette populaire devait repartir sur de nouvelles bases. Aux traditionnelles nominations Obispiennes et Hallydayennes, devaient se rajouter des jeunes recrues qui squattent actuellement, tous azimuts, les ondes hexagonales. Bien évidemment on ne croyait guère aux chances d’un blanc-bec comme M ( Mathieu Chédid ) face aux grosses pointures ou à l’éventuelle élection de la méditerranéenne Natacha Atlas face à notre terroir de divas désenchantées. Qui eut pensé un seul instant que la vieille garde de la sacro-sainte mélodie française allait s’effondrer devant la nouvelle donne de cette production discographique francophone, largement hybride ? Production qui s'affranchit parfois du joug du format classique de la chanson et du carcan d'un son international conventionnel.

Un vent de nouveauté a balayé cette cérémonie, largement dédiée aux métissages. Un vent du sud, qui permit à un groupe comme Zebda de décrocher la palme du meilleur groupe et de la meilleure chanson de l’année. Un agréable sirocco qui a soufflé sur cette scène du Zénith, apportant son cortège d’artistes du soleil comme l'Anglo-égypto-belge Natacha Atlas (artiste interprète féminine), la Cap-verdienne Cesaria Evora (album de musiques traditionnelles et de musiques du monde), les Négresses Vertes, qui sont depuis longtemps l'incarnation d'une France métissée (album nouvelles tendances de l'année), les joyeux tchatcheurs du bled 113 (révélation et album rap, reggae ou groove). Simoun aride, aussi, avec cette déclaration du Sénégalais Youssou N'Dour, invitant Messieurs Chirac et Jospin à annuler la dette des pays du tiers monde envers la France.

Des surprises il y en a eu, avec cette double victoire de ce branleur affable, ce doux poète guitaristique qu’est Mathieu Chédid dans les catégories d'artiste interprète masculin, et meilleur concert de l’année. Lui-même n’arrivait pas à saisir ce qui lui tombait sur les épaules, il ne comprenait pas pourquoi l’ensemble de la profession avait tout misé sur sa néo-variété funky euphorisante. Étonnement, encore, avec cette bouteille lancée à la mer : les bouffons de l’ouest, les Brestois Matmatah ont profité de la soirée pour rappeler qu'ils comparaîtront le 15 mai devant le tribunal correctionnel de Nantes pour incitation à la consommation de stupéfiants, avant d’inviter le gouvernement présent dans la salle, en la présence de Mme Trautman, à plus de clémence envers les joviaux fumeurs d’herbe "Cette étrange cigarette ne nous rend pas hagard, non bien sûr le pétard n'enlève pas la raison ". Petite stupéfaction enfin dans le plamarés, Quentin Dupieux alias Mr Oizo a fait un véritable tour de force en imposant son clip parmi ceux des Laetitia Masson et Olivier Dahan.

Et puis inévitablement, les victoires ont servi de tremplin aux mornes comédies musicales qui, la saison prochaine, tenteront de rivaliser avec Notre-Dame-de-Paris (Les 1.001 vies d'Ali Baba, Les 10 commandements et Roméo et Juliette), la scène fut plusieurs fois envahie par des hordes de Patrick Fiori débutants et dégoulinants, signe d’une forclusion starmaniesque.

C’est entre deux animations des nouveaux Charlie et Lulu de France 2 que Johnny Hallyday, a récolté la cinquième Victoire de sa longue carrière pour son album Sang pour sang. Le deuxième vétéran, du jour, à combattre contre le nouvelle garde, a été Alain Bashung (Victoire de la musique de film). Et une fois encore, une cruelle injustice s’est abattue sur cette confrérie du disque, pour la quatrième année consécutive : Pascal Obispo n’a pas eu de prix, et pourtant il s’était appliqué à la construction d’un merveilleux opus, forgé de ses petites mains burinées. Ne t’inquiète pas Pascal, tu les auras à l’usure ces jeunes morveux écervelés.

L’académie des Victoires et le service public ont réussi leur coup. Ils ont évité les polémiques passées, en réalisant un show sans filet, contournant ainsi les séances d’auto congratulations complaisantes. Toute l’industrie semblait réconciliée, fraternisée. Il est évident que ces Victoires ont subi un lifting, une cure d’amaigrissement et un peeling total, pour repartir danser à l’aube de ce troisième millénaire. Mais tout cela n’est-il pas dû à un lissage implicite, une mise en avant de ce " métissage culturel " sur l’autel du politiquement correct ? Certes le paysage musical français change, le mélange y est plus présent, les croisements plus sensibles mais tout cela n’avait il pas un goût de grand pardon de la part du Conseil supérieur de l’audiovisuel ? Une grosse disculpation, une rédemption aux accusions proférées lors de la dernière remise des Césars ?

L’année prochaine aura t-on droit à un catégorie meilleure révélation Mp3 ?