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L’Homo politicus est fatigué,
par Libération (février 2000)

 

What will be,
le best-seller de Michael Dertouzos

Où sont les (grands) hommes ?Mercredi 9 février 2000

Il paraît que le Wap va nous libérer. Franchement, on voit pas bien l’utilité de passer à l’Internet sans fil s’il faut pour cela se trimballer un téléphone aussi encombrant que celui présenté au dernier sommet de Davos par le patron de Swiss Telecom, Tony Rotschi (cf. photo ci-dessous et l’article qui va avec).

Blague à part, les décideurs parlent beaucoup de technologies et peu des contenus. L’ambition de Steve Case, pour ne parler que d’AOL, est plutôt fruste : " nos abonnés passent 1 heure par jour sur le réseau. Il reste donc 23 heures à conquérir ". Perspective excitante. La tautologie des utopies Web déclinées par les Media companies devient franchement fatiguante, surtout quand elle est associée à un discours de perroquet alzheimerien. Nous, on veut bien tomber sous la coupe d’oligopoles mercantiles. On voudrait juste avoir l’impression d’être conquis par des leaders charismatiques. Le plus triste, dans la gélification actuelle du Net, c’est de voir notre sort de citoyen du monde électronique géré par des boy-scouts un peu cons. Bill Gates et ses amis alignent poncif sur poncif pour en faire des colliers aussi communs que la bêtise ordinaire (" Internet va révolutionner la communication ").

Ceci dit, on peut légitimement se demander où sont réfugiés les beaux esprits de ce début de siècle. Ils ne sont pas dans les secteurs industriels, comme l’a prouvé Davos et ses clones de Bouvard et Pécuchet. Ils ne sont plus dans l’arène politique, et depuis longtemps. L’hémorragie s’aggrave : Baudis se retire, tel Cincinnatus retournant à sa charrue. Vasseur part, définitivement brisé. Les partis ne recrutent plus. Et chacun de s’inquiéter : la politique n’attire plus que des tocards, les gens de valeur s’en vont ailleurs. Les leaders du monde officiel, eux, se veulent rassurants : les élites sont là, à la tête de l’économie, internationales, cupides et philanthropes à la fois. A Davos, Georges Soros, le banquier bienfaiteur, a donné sa vision de l’honnête homme du XXI° siècle. Celui-ci sera schizophrène, forcément schizophrène, comme le montrent ses propos rapportés par Libération : " D'un côté, a-t-il dit, défendez votre intérêt dans une compétition accrue. Mais, de l'autre, n'oubliez pas, en tant que citoyen, d'œuvrer pour le bien commun ".

Dur dur de s’y retrouver. Heureusement, il nous reste nos grands intellectuels, et les perspectives multi-séculaires ouvertes par la philosophie française (ex : Sartre et la modernité). Mais comment font les autres pays, privés de ces puits de culture dont nous avons le monopole mondial ? 

Bonne question. Apparemment, les autres ne lisent pas le français, mais s’apprêtent tout de même à prendre leur part d’une économie informationnelle à laquelle nous sommes en train de réduire le monde contemporain. Les craintes sont fortes de voir le fossé entre le Nord et le Sud s’élargir, les citoyens des pays en développement n’ayant pas fait l’objet d’une invitation formelle à la table du progrès éternel (et numérique). Qu’à cela ne tienne, ils s’incrustent au banquet, corrigeant d’eux-mêmes les déséquilibres que les leaders du monde développé feignaient de déplorer, avec condescendance. A Davos, Michael Dertouzos (chercheur au MIT) a parfaitement rendu compte de cette ambiguïté, pronostiquant une délocalisation massive – via l’Internet – des activités de services et des tâches de bureau vers les pays du Sud. Or, les secteurs tertiaire et quaternaire représentent déjà 50 % de l’économie des pays riches … Le vieux monde peut trembler, les leaders de demain habitent Bengalore, Le Caire ou Hanoi.