édiTARD 36.0

Les martiens parlent-ils le MP3 ?

mercredi 26 janvier 2000

 

retour
revue de presse
interface millénariste


Dans la vie, c’est toujours pire qu’on croit. La transformation à vitesse grand V de l’industrie musicale autour du Web rappelle une des Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Il y décrit une expédition spatiale terrienne arrivant sur la planète Mars, pour y découvrir ce qui ressemble à une petite ville typique de l’Amérique des années 50. Stupéfaits, les voyageurs de l’espace échafaudent toutes sortes d’hypothèses pour expliquer cet étrange phénomène. Au cours de son exploration, l’équipage du vaisseau finit par tomber sur le père et la mère d’un des leurs. Cris de joies, incrédulité, embrassades. Les parents – morts sur la Terre – expliquent qu’ils se sont retrouvés sur Mars. Ils ne cherchent pas trop à comprendre, ils pensent que Dieu leur offre une nouvelle vie, au milieu de leurs amis, également décédés. Bientôt, chaque membre de l’équipage tombe sur sa famille. Le capitaine, rigide, incrédule et martial, tombe lui-même sous le charme de cette incroyable planète : son frère, mort accidentellement à l’âge de 26 ans, lui apparaît au bout du chemin. Effusions, larmes de bonheur. Il part retrouver son père et sa mère, dans une réplique à l’identique de la maison où il vécut, quelque part sur Terre, des années auparavant. Après le dîner, ivre de joie et de souvenirs, il monte se coucher dans sa chambre, partageant, comme lorsqu’ils étaient enfants, son lit avec son frère. Lorsque le silence se fait, un doute finit par le submerger : tout cela est-il possible ? Peut-on croire à la réalité de ce monde idyllique ? Peu enclin à croire à Dieu, aux miracles ou à la transsubstantiation des âmes, il finit par penser avec angoisse à une terrible hypothèse : et si ce Paradis sur Mars n’était qu’une vaste supercherie ? Une farce sadique destinée à attirer l’équipage dans un piège, pour mieux tuer ses membres, et rire au préalable de leur naïveté et de leurs coutumes grotesques ? Et si les Martiens, doués de télépathie, pouvaient reconstituer un univers factice ? Effrayé, le capitaine sort discrètement du lit pour rejoindre son vaisseau spatial. Il entend alors une voix dans le noir, sèche et métallique : "où vas-tu ? ". " J’ai soif, je vais chercher un verre d’eau ", répond-il. " Tu mens, tu n’as pas soif ", réplique la voix, cruelle. Le capitaine n’a pas le temps de fuir. Le Martien le tue avec son arme laser, tandis qu’on entend dans la nuit les cris des humains pris au piège d’une ville qu’ils croyaient familière.

La rencontre des majors du disque et des internautes sur le Web ressemble un peu à cette tragique histoire. Vous avez vraiment crû que la production, la promotion et la diffusion musicales allaient s’affranchir des règles que les Media companies veulent lui assigner ? Jour après jour, les fusions-acquisitions-partenariats et les diverses annonces de régulation dessinent un paysage bien différent du monde idyllique et amical que les artistes, les créateurs et les fous du Web croyaient habiter il y a peu. Changement de décor. Taxe sur les CD vierges. Taxes prélevées par les fournisseurs d’accès sur la consommation de MP3. Verrouillage des marchés mondiaux. Mis en appétit, le couple AOL-Time Warner mange EMI : 25 % du marché mondial de la musique est désormais dans les mains d’un opérateur unique. Les Majors ont pris conscience du raz de marée que représente pour leur business la musique en ligne. Elles veulent maintenant contrôler la diffusion de productions MP3 et la copie privée. Mettre en place des péages et fliquer les usages est, il est vrai, assez facile quand on contrôle de bout en bout l’information numérique (pour en savoir +, lire l’article du JDN).

Heureusement, il restera quelques oasis de liberté, où les internautes pourront écouter, télécharger, stocker, reproduire du bon gros son original en MP3, en toute légalité, avec l’accord des artistes. Evidemment, il faudra bien que ceux-ci puissent vivre de leur art. Il faut aussi que de nouveaux artistes puissent se développer, et rencontrer un public. C’est dans cet esprit que nous avons développé l’audiothèque de Flu, pour offrir à tous une plate-forme de rencontre et d’échange, où les nouveaux talents comme les vieux routiers puissent se faire entendre. Ce qui fait chier les majors, au fond, c’est de devoir gérer un trop grand nombre de références, sur de petits volumes, avec des prix variables (selon l’artiste, le moment, le type d’utilisation, etc.). C’est quand même plus simple de faire 80% du chiffre d’affaires avec trois daubes, façon Lara Fabian. Manque de bol, les internautes ne se satisfont plus de la soupe servie à longueur de journée par la TV et la radio. Rap, Rock, Jungle, Dub, Metal, variétoche, Drum’n Bass, electro, Reggae, Hip-Hop, Techno, Breakbeat … : qu’allez vous écouter aujourd’hui ?

Une des particularités de la musique, c’est que les possibilités de création et d’écoute sont illimitées. On ne peut pas acheter 14 paires de chaussures par semaine, même en période de soldes. En revanche, on peut écouter des sons différents chaque jour, avec un immense plaisir (quand la sélection est bonne !). Choix étendu, coûts réduits, nouvelles relations entre les artistes et le public. Fluctuat, avec d’autres, souhaite inventer de nouveaux modèles de création artistique, convaincus que tout le monde y trouvera un intérêt. Espérons que les majors, de plus en plus grosses, de plus en plus agressives, accepteront de nous laisser construire ce monde rêvé, plutôt que de répliquer sèchement à l’internaute mélomane : où tu vas ?

NB : La Bibliothèque Nationale de France vient d’ouvrir le site Gallica 2000, superbe base de données de 35 000 ouvrages, avec plein d’images, de dossiers (dont un joli site sur Proust) et d’inédits (Les archives de la parole par exemple). Notez bien qu’en écoutant Apollinaire réciter Le Pont Mirabeau, y’a rien à payer sur le downloading (pas plus que dans la rubrique MP3 de Flu " ;-).

 

Log out :

L’article du JDN sur la fusion Time-Warner/EMI et celui sur l’agacement des majors

Gallica 2000

Ray Bradbury sur le site SF.netliberte.org