Dans la vie, cest toujours pire quon croit. La transformation à vitesse grand
V de lindustrie musicale autour du Web rappelle une des Chroniques martiennes
de Ray Bradbury. Il y décrit une expédition spatiale terrienne arrivant sur la
planète Mars, pour y découvrir ce qui ressemble à une petite ville typique de
lAmérique des années 50. Stupéfaits, les voyageurs de lespace échafaudent
toutes sortes dhypothèses pour expliquer cet étrange phénomène. Au cours de
son exploration, léquipage du vaisseau finit par tomber sur le père et la mère
dun des leurs. Cris de joies, incrédulité, embrassades. Les parents morts
sur la Terre expliquent quils se sont retrouvés sur Mars. Ils ne cherchent
pas trop à comprendre, ils pensent que Dieu leur offre une nouvelle vie, au milieu de
leurs amis, également décédés. Bientôt, chaque membre de léquipage tombe sur
sa famille. Le capitaine, rigide, incrédule et martial, tombe lui-même sous le charme de
cette incroyable planète : son frère, mort accidentellement à lâge de 26
ans, lui apparaît au bout du chemin. Effusions, larmes de bonheur. Il part retrouver son
père et sa mère, dans une réplique à lidentique de la maison où il vécut,
quelque part sur Terre, des années auparavant. Après le dîner, ivre de joie et de
souvenirs, il monte se coucher dans sa chambre, partageant, comme lorsquils étaient
enfants, son lit avec son frère. Lorsque le silence se fait, un doute finit par le
submerger : tout cela est-il possible ? Peut-on croire à la réalité de ce
monde idyllique ? Peu enclin à croire à Dieu, aux miracles ou à la
transsubstantiation des âmes, il finit par penser avec angoisse à une terrible
hypothèse : et si ce Paradis sur Mars nétait quune vaste
supercherie ? Une farce sadique destinée à attirer léquipage dans un piège,
pour mieux tuer ses membres, et rire au préalable de leur naïveté et de leurs coutumes
grotesques ? Et si les Martiens, doués de télépathie, pouvaient reconstituer un
univers factice ? Effrayé, le capitaine sort discrètement du lit pour rejoindre son
vaisseau spatial. Il entend alors une voix dans le noir, sèche et métallique :
"où vas-tu ? ". " Jai soif, je vais chercher un verre
deau ", répond-il. " Tu mens, tu nas pas
soif ", réplique la voix, cruelle. Le capitaine na pas le temps de fuir.
Le Martien le tue avec son arme laser, tandis quon entend dans la nuit les cris des
humains pris au piège dune ville quils croyaient familière.
La rencontre des majors du disque et des internautes
sur le Web ressemble un peu à cette tragique histoire. Vous avez vraiment crû que la
production, la promotion et la diffusion musicales allaient saffranchir des règles
que les Media companies veulent lui assigner ? Jour après jour, les
fusions-acquisitions-partenariats et les diverses annonces de régulation dessinent un
paysage bien différent du monde idyllique et amical que les artistes, les créateurs et
les fous du Web croyaient habiter il y a peu. Changement de décor. Taxe sur les CD
vierges. Taxes prélevées par les fournisseurs daccès sur la consommation de MP3.
Verrouillage des marchés mondiaux. Mis en appétit, le couple AOL-Time Warner mange
EMI : 25 % du marché mondial de la musique est désormais dans les mains dun
opérateur unique. Les Majors ont pris conscience du raz de marée que représente pour
leur business la musique en ligne. Elles veulent maintenant contrôler la diffusion de
productions MP3 et la copie privée. Mettre en place des péages et fliquer les usages
est, il est vrai, assez facile quand on contrôle de bout en bout linformation
numérique (pour
en savoir +, lire larticle du JDN).
Heureusement, il restera quelques oasis de liberté,
où les internautes pourront écouter, télécharger, stocker, reproduire du bon gros son
original en MP3, en toute légalité, avec laccord des artistes. Evidemment, il
faudra bien que ceux-ci puissent vivre de leur art. Il faut aussi que de nouveaux artistes
puissent se développer, et rencontrer un public. Cest dans cet esprit que nous
avons développé laudiothèque de
Flu, pour offrir à tous une plate-forme de rencontre et déchange, où les
nouveaux talents comme les vieux routiers puissent se faire entendre. Ce qui fait chier
les majors, au fond, cest de devoir gérer un trop grand nombre de références, sur
de petits volumes, avec des prix variables (selon lartiste, le moment, le type
dutilisation, etc.). Cest quand même plus simple de faire 80% du chiffre
daffaires avec trois daubes, façon Lara Fabian. Manque de bol, les internautes ne
se satisfont plus de la soupe servie à longueur de journée par la TV et la radio. Rap,
Rock, Jungle, Dub, Metal, variétoche, Drumn Bass, electro, Reggae, Hip-Hop, Techno,
Breakbeat
: quallez vous écouter aujourdhui ?
Une des particularités de la musique, cest que
les possibilités de création et découte sont illimitées. On ne peut pas acheter
14 paires de chaussures par semaine, même en période de soldes. En revanche, on peut
écouter des sons différents chaque jour, avec un immense plaisir (quand la sélection
est bonne !). Choix étendu, coûts réduits, nouvelles relations entre les artistes
et le public. Fluctuat, avec dautres, souhaite inventer de nouveaux modèles de
création artistique, convaincus que tout le monde y trouvera un intérêt. Espérons que
les majors, de plus en plus grosses, de plus en plus agressives, accepteront de nous
laisser construire ce monde rêvé, plutôt que de répliquer sèchement à
linternaute mélomane : où tu vas ?
NB : La Bibliothèque Nationale de
France vient douvrir le site Gallica 2000, superbe base de données de 35 000
ouvrages, avec plein dimages, de dossiers (dont un joli site sur Proust) et dinédits (Les archives de la parole par
exemple). Notez bien quen écoutant Apollinaire
réciter Le Pont Mirabeau, ya rien à payer sur le downloading (pas plus
que dans la rubrique MP3 de Flu
" ;-).