Silence. Angoisse. La gorge sèche, les tempes qui palpitent,
jinvoque les dieux de lembrouille et la déesse de la paix domestique :
"... euh, ben merde, ça tombe mal, aujourdhui jai plein de trucs à
faire. Jai prévu daller faire de la gym, jdois passer chez le disquaire
et le caviste, jai promis décrire léditard de Flu et jai
rendez-vous avec mes amis de la Croix-rouge pour assurer une permanence chez Zara, rapport
aux mouvements de foule ".
Cétait crédible, ma blonde a eu pitié de moi. Vêtue de sa combinaison de
shopping warrior (facile à enlever, elle facilite la course et offre diverses
fonctions de protection et de communication, comme le portable WAP inséré dans la
bandoulière pour être informé en temps réel des bonnes affaires dans la capitale).
Jai donc passé un samedi après-midi
tranquille. Le disquaire ma fait écouter un morceau de heavy Dub dément, dont il
me promet la sortie prochaine. Au café du coin, je suis parvenu à réaffirmer ma place
au classement de Medieval Madness. Le flipper mayant donné soif, jai
trouvé au Repère de Bacchus quelques litrons davant lan 2000. Pour le
look, on verra plus tard. Comme tous les agoraphobes, je hais les rassemblements, les
bains de foule, les délires collectifs, les cris, les frottements, la co-présence bovine
et niaise dabrutis rassemblés par un événement qui parle au ventre (les matchs de
foot, le 14 juillet et le 31 décembre, les soldes).
Quand ma blonde est rentrée, après avoir écourté
son raid, je me suis dit que ça devait être pire que prévu. Sur LCI, vers 23h00, ils
ont montré des images ... Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Au début, jai
cru quil sagissait dune émeute dans un camp de réfugiés Kosovars, à
un point de ravitaillement. En fait, il sagissait de gens comme vous et moi, des
Lillois si jai bien compris, qui prenaient dassaut un magasin
délectroménager dune zone commerciale comme il en existe dans toutes les
villes de France. "On est là depuis 5h30" disait un père de famille
moustachu ; "y font entre 20 et 40 % de réduction" ajoutait son comparse.
Quand les grilles souvrirent, la foule se précipita, agressive et prédatrice.
Machine à laver, grille-pain, ustensiles de cuisine, bousculades, cris, hébétude. On
vit même un vieux bonhomme se jeter sur un carton (savait-il de quoi il
sagissait ?) et sasseoir dessus, agrippant les angles avec ses mains,
agitant la tête dans tous les sens, comme un soldat en haut de sa tour de guet, scrutant
depuis le château de Beynac larrivée de lennemi dans la vallée de la
Dordogne. Il attendait que lendroit se calme, pour pouvoir emporter son butin. On
signale des scènes équivalentes dans toutes les villes de lhexagone. Une
véritable hystérie collective. Franchement, ça fait peur. A quel degré de
déshumanisation et de dépersonnalisation est-on parvenu pour que de tels comportements
soient possibles ? Pour faire une bonne affaire (un tailleur ? une paire de
chaussures ? la belle affaire !), lhomme moderne est prêt à attendre
comme un gland, à se faire parquer comme un mouton et à marcher sur la gueule du voisin.
La pulsion consumériste savère plus puissante que la dignité, le bon sens et le
savoir-vivre ensemble.
Si nous avons tant aimé le Web, dans sa période
préhistorique, cest parce quil était tout le contraire dun après-midi
de soldes : la foule y était absente et la préoccupation mercantile fort réduite.
Les internautes étaient peu nombreux. Ils laissaient souvent un message au Webmestre,
juste pour lui passer le bonjour. Des communautés électroniques se formaient sur toutes
sortes de thèmes, et chacun se conformait aux règles de la nétiquette.
Aujourdhui, le réseau est devenu un vaste cybermall, soumettant à sa loi la
quasi-totalité de lécosystème électronique. La foule, elle, reste discrète,
mais on sent poindre son nez fumant.
Y-a-t-il une vie sociale en dehors des
magasins ? Yaura-t-il une vie sociale sur le Net en dehors des plates-formes de
commerce électronique ? On peut au moins être rassurés sur une chose : les
mouvements de foule ne sont pas possibles sur le Net. Pas de Furiani ni de Heysel
électroniques. Dautres dangers existent, notamment en matière de confidentialité,
mais les délires hystériques de masse, au moins, nappartiennent quau vieux
monde physique (événements sportifs, corridas, messes, meetings en tous
genres, autodafés, pogroms). Un jour, peut-être, le développement des mondes virtuels
et des avatars permettra-t-il aux tribuns de tous poils de rassembler des foules pour
quelque aventure violente dans le cybermonde (un putsch électronique par exemple, autre
chose que le coup des mains des fascistes français le 6 février 1934, refoulés par la
police alors quils traversaient le pont qui mène à lAssemblée nationale).
En attendant, la vie sur le réseau est plus douce, plus humaine et plus riche que
laliénation dans quelque foule que ce soit.
Foules commerciales + phobies sociales + sociabilité
électronique (avec sa part dexhibitionnisme et de schizophrénie)
: cette équation, bien quun peu simpliste, semble résumer le nouvel équilibre des
relations entre lindividu contemporain et ses concitoyens. Contre les peurs
contemporaines liées à lespace public (les banlieusards, les violeurs, les serial
killers), les sociétés occidentales canalisent les expressions collectives dans des
événements mercantiles (les soldes) ou dans des manifestions officielles,
hyper-organisées et sur-fliquées (voir les festivités du 31 décembre 99).
Simultanément, les individus inventent de nouvelles façons dêtre ensemble. A cet
égard, lInternet accélère le développement de la sociabilité depuis le lieu
dhabitation, comme lindique le sociologue Barry Wellman (in Net surfers
dont ride alone : virtual communities as communities) :