édiTARD 35.0
La foule, les soldes et le Web

Quand ma blonde m’a annoncé, les yeux dans les yeux, qu’elle avait prévu un plan d’enfer pour notre samedi après-midi, j’ai d’abord cru qu’il allait se passer quelque chose du domaine de l’intimité. Pas du tout :"C’est les soldes, je vais aux Halles. Tu m’accompagnes ?"

 

 

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revue de presse
interface millénariste

Silence. Angoisse. La gorge sèche, les tempes qui palpitent, j’invoque les dieux de l’embrouille et la déesse de la paix domestique : "... euh, ben merde, ça tombe mal, aujourd’hui j’ai plein de trucs à faire. J’ai prévu d’aller faire de la gym, j’dois passer chez le disquaire et le caviste, j’ai promis d’écrire l’éditard de Flu et j’ai rendez-vous avec mes amis de la Croix-rouge pour assurer une permanence chez Zara, rapport aux mouvements de foule ".
C’était crédible, ma blonde a eu pitié de moi. Vêtue de sa combinaison de ‘shopping warrior’ (facile à enlever, elle facilite la course et offre diverses fonctions de protection et de communication, comme le portable WAP inséré dans la bandoulière pour être informé en temps réel des bonnes affaires dans la capitale).

J’ai donc passé un samedi après-midi tranquille. Le disquaire m’a fait écouter un morceau de heavy Dub dément, dont il me promet la sortie prochaine. Au café du coin, je suis parvenu à réaffirmer ma place au classement de Medieval Madness. Le flipper m’ayant donné soif, j’ai trouvé au Repère de Bacchus quelques litrons d’avant l’an 2000. Pour le look, on verra plus tard. Comme tous les agoraphobes, je hais les rassemblements, les bains de foule, les délires collectifs, les cris, les frottements, la co-présence bovine et niaise d’abrutis rassemblés par un événement qui parle au ventre (les matchs de foot, le 14 juillet et le 31 décembre, les soldes).

Quand ma blonde est rentrée, après avoir écourté son raid, je me suis dit que ça devait être pire que prévu. Sur LCI, vers 23h00, ils ont montré des images ... Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’une émeute dans un camp de réfugiés Kosovars, à un point de ravitaillement. En fait, il s’agissait de gens comme vous et moi, des Lillois si j’ai bien compris, qui prenaient d’assaut un magasin d’électroménager d’une zone commerciale comme il en existe dans toutes les villes de France. "On est là depuis 5h30" disait un père de famille moustachu ; "y font entre 20 et 40 % de réduction" ajoutait son comparse. Quand les grilles s’ouvrirent, la foule se précipita, agressive et prédatrice. Machine à laver, grille-pain, ustensiles de cuisine, bousculades, cris, hébétude. On vit même un vieux bonhomme se jeter sur un carton (savait-il de quoi il s’agissait ?) et s’asseoir dessus, agrippant les angles avec ses mains, agitant la tête dans tous les sens, comme un soldat en haut de sa tour de guet, scrutant depuis le château de Beynac l’arrivée de l’ennemi dans la vallée de la Dordogne. Il attendait que l’endroit se calme, pour pouvoir emporter son butin. On signale des scènes équivalentes dans toutes les villes de l’hexagone. Une véritable hystérie collective. Franchement, ça fait peur. A quel degré de déshumanisation et de dépersonnalisation est-on parvenu pour que de tels comportements soient possibles ? Pour faire une bonne affaire (un tailleur ? une paire de chaussures ? la belle affaire !), l’homme moderne est prêt à attendre comme un gland, à se faire parquer comme un mouton et à marcher sur la gueule du voisin. La pulsion consumériste s’avère plus puissante que la dignité, le bon sens et le savoir-vivre ensemble.

Si nous avons tant aimé le Web, dans sa période préhistorique, c’est parce qu’il était tout le contraire d’un après-midi de soldes : la foule y était absente et la préoccupation mercantile fort réduite. Les internautes étaient peu nombreux. Ils laissaient souvent un message au Webmestre, juste pour lui passer le bonjour. Des communautés électroniques se formaient sur toutes sortes de thèmes, et chacun se conformait aux règles de la nétiquette. Aujourd’hui, le réseau est devenu un vaste cybermall, soumettant à sa loi la quasi-totalité de l’écosystème électronique. La foule, elle, reste discrète, mais on sent poindre son nez fumant.

Y-a-t-il une vie sociale en dehors des magasins ? Y’aura-t-il une vie sociale sur le Net en dehors des plates-formes de commerce électronique ? On peut au moins être rassurés sur une chose : les mouvements de foule ne sont pas possibles sur le Net. Pas de Furiani ni de Heysel électroniques. D’autres dangers existent, notamment en matière de confidentialité, mais les délires hystériques de masse, au moins, n’appartiennent qu’au vieux monde physique (événements ‘sportifs’, corridas, messes, meetings en tous genres, autodafés, pogroms). Un jour, peut-être, le développement des mondes virtuels et des avatars permettra-t-il aux tribuns de tous poils de rassembler des foules pour quelque aventure violente dans le cybermonde (un putsch électronique par exemple, autre chose que le coup des mains des fascistes français le 6 février 1934, refoulés par la police alors qu’ils traversaient le pont qui mène à l’Assemblée nationale). En attendant, la vie sur le réseau est plus douce, plus humaine et plus riche que l’aliénation dans quelque foule que ce soit.

Foules commerciales + phobies sociales + sociabilité électronique (avec sa part d’exhibitionnisme et de schizophrénie) : cette équation, bien qu’un peu simpliste, semble résumer le nouvel équilibre des relations entre l’individu contemporain et ses concitoyens. Contre les peurs contemporaines liées à l’espace public (les banlieusards, les violeurs, les serial killers), les sociétés occidentales canalisent les expressions collectives dans des événements mercantiles (les soldes) ou dans des manifestions officielles, hyper-organisées et sur-fliquées (voir les festivités du 31 décembre 99). Simultanément, les individus inventent de nouvelles façons d’être ensemble. A cet égard, l’Internet accélère le développement de la sociabilité depuis le lieu d’habitation, comme l’indique le sociologue Barry Wellman (in Net surfers don’t ride alone : virtual communities as communities) :

"People go out to be private – in streets where no one greets each other –
but they stay inside to be public – to meet their friends or relatives"

De plus en plus, les Américains et les Européens utilisent leur domicile pour organiser leur vie publique (l’Internet renforce cette tendance avec le mail, le chat, les forums, le cybersexe, etc.) et n’utilisent les espaces publics qu’à des fins privées (shopping notamment). Cette évolution est à la fois légitime (j’ai plus d’affinités avec les membres de mon address book qu’avec ma concierge) et inquiétante (les villes se transforment en espaces utilitaristes de gestion des déplacements et des consommations individuels). Elle pose en tous cas toutes sortes de questions d’ordre social et environnemental. Si la vie ressemblait à un film de Roehmer, elles alimenteraient efficacement les discussions dans les files d’attente.