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édiTARD 34.o...

Bonne année mon cul 1


Il faut imaginer Sisyphe heureux, disais Camus, pour illustrer la condition de l’homme luttant contre l’absurdité de son destin. Désormais, on peut aussi l’imaginer avec des bottes et un ciré, trimballant sa pelle à mazout tous les matins sur les plages de l’ouest.

" Je me révolte donc nous sommes " écrivait le poète 2. " Nous nous révoltons, donc je suis " somme-nous tentés de corriger aujourd’hui. Devant la multiplication des catastrophes écologiques (cf. Erika) et la massification des dispositifs socio-techniques (cf. fusion AOL Time Warner), les interrogations métaphysiques sur la place de l’homme dans l’histoire semblent quelque peu désuètes. Aujourd’hui, il s’agit de lutter concrètement, et collectivement, contre des menaces bien réelles qui abîment et restreignent jour après jour l’écosystème dans lequel chaque individu est sensé pouvoir s’épanouir. Une question de survie personnelle, en quelque sorte. Boycottage, hacking, manifestations, productions alternatives : devant la faillite des partis politiques, des syndicats et des autres corps intermédiaires nés de la révolution industrielle, il devient urgent d’imaginer de nouvelles formes d’expression sociale et de pilotage de la réalité. Au-delà des coups de gueule, de l’indignation légitime et des stratégies ponctuelles de rétorsion, le commun des mortels devra, dans les années qui viennent, s’employer à lutter contre deux fléaux (car le XXI° siècle sera gnagnagna ou ne sera pas) :

1/ La déconnexion de nos systèmes de représentation du monde par rapport à la réalité. Avez-vous remarqué comme l’univers symbolique (les discours politiques, la publicité, les émissions télés, etc.) paraît de plus en plus ‘décalé’ par rapport au monde réel ? On pourrait illustrer cela de mille façons. Sur le site Web de Total, pour prendre un exemple simple, on trouve ça :

Entre cynisme, naïveté, mercantilisme et dilution des responsabilités (hé ho, le webmestre de chez Total, ça fait pas mal au cœur de monter des pages qui contredisent l’action du groupe sur le terrain ?), le monde contemporain entretient une bulle sémantique autosuffisante, trompeuse et fausse. Seules les disciplines scientifiques parviennent à maintenir une relation de sens entre la réalité et sa représentation. Exemple : " le syndrome Freman-Sheldon se traduit par diverses déformations du visage, des dégénérescences des muscles mais n'affecte pas l'intelligence des malades ".

2/ La privatisation du monde par les multinationales monopolistiques. On passe pour des branleurs de gauchistes quand on énonce cette affreuse banalité. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : il n’existe plus aucun lieu, dans le monde réel ou dans le cybermonde, où l’individu puisse aller en toute liberté, sans être dépendant d’un système de contraintes. Que Total file 40 millions de francs pour nettoyer les plages alors que le groupe affichait en 98 une rentabilité nette de 10 milliards, c’est de la rigolade à côté de ce constat. Bientôt, même le boycottage des entreprises deviendra impossible. La captivité des habitants de l’île de Sein, à cet égard, ne fait qu’annoncer notre emprisonnement collectif. Impossible d’échapper à Total-Fina-Elf sur l’île de Sein (sauf à revenir à la bougie, vous connaissez l’histoire). Demain, impossible d’échapper aux Media Companies, aux géants de la distribution et aux pétroliers monopolistiques. Longtemps, j’ai utilisé Netscape pour défendre ses parts de marché contre Microsoft. Un jour, en 99, Netscape a été racheté par AOL. J’ai conservé mon navigateur, mais le cœur n’y était plus. Depuis, AOL a fusionné avec Time Warner, donnant naissance à un monstre industriel façon ‘nouvelle économie’, qui affiche sans sourciller sa détermination à verrouiller les marchés pour faire pleuvoir le cash.

" The value of this merger lies not only in what it is today but in what it will be in the future. We believe that AOL Time Warner will provide companies worldwide with a convenient, one-stop way to put advertising and commerce online. " 3

Si ces phénomènes restaient cantonnés à la sphère économique, on serait dans des histoires connues, et la vie continuerait son cours joyeux. Le problème, c’est que la mise sous coupe réglée du monde touche tous les aspects de nos vies, des paysages aux loisirs en passant par la culture, la vie politique ou la vie privée. Voir Elf et Kohl, le sport-spectacle (les clubs de foot devenus filiales de groupes industriels) et l’asphyxie programmée du Web alternatif, au profit des forums insipides de Voilà et des slogans débilo-démago de Caramail ou Multimania.

On pourrait continuer longtemps. Malheureusement, il faut savoir terminer un éditard, comme disait Maurice Thorez. Amis internautes, avant de vous laisser partir butiner le magazine de cette semaine, sachez seulement que, si le rêve d’un réseau humaniste a fait long feu, c’est pas une raison pour ronger son frein au fond d’une cave, défoncé au Prozac en écoutant Morrissey. L’homme révolté a du pain sur la planche pour faire de ce monde (réel ou virtuel, c’est maintenant la même chose) un espace à peu près vivable. Camus, toujours : "Je tire ainsi de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion."

 

1) Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire

2) Camus, L’homme révolté (log out : Albert Camus, une conscience)

3) Pour en savoir +, lire le communiqué de presse d’AOL