Il faut imaginer Sisyphe heureux, disais Camus, pour illustrer la condition de
lhomme luttant contre labsurdité de son destin. Désormais, on peut aussi
limaginer avec des bottes et un ciré, trimballant sa pelle à mazout tous les
matins sur les plages de louest.
" Je me révolte donc nous
sommes " écrivait le poète 2. " Nous nous
révoltons, donc je suis " somme-nous tentés de corriger aujourdhui.
Devant la multiplication des catastrophes écologiques (cf. Erika) et la massification des
dispositifs socio-techniques (cf. fusion AOL Time Warner), les interrogations
métaphysiques sur la place de lhomme dans lhistoire semblent quelque peu
désuètes. Aujourdhui, il sagit de lutter concrètement, et collectivement,
contre des menaces bien réelles qui abîment et restreignent jour après jour
lécosystème dans lequel chaque individu est sensé pouvoir sépanouir. Une
question de survie personnelle, en quelque sorte. Boycottage, hacking, manifestations,
productions alternatives : devant la faillite des partis politiques, des syndicats et
des autres corps intermédiaires nés de la révolution industrielle, il devient urgent
dimaginer de nouvelles formes dexpression sociale et de pilotage de la
réalité. Au-delà des coups de gueule, de lindignation légitime et des
stratégies ponctuelles de rétorsion, le commun des mortels devra, dans les années qui
viennent, semployer à lutter contre deux fléaux (car le XXI° siècle sera
gnagnagna ou ne sera pas) :
1/ La déconnexion de nos systèmes de représentation du monde par
rapport à la réalité. Avez-vous remarqué comme lunivers symbolique (les
discours politiques, la publicité, les émissions télés, etc.) paraît de plus en plus
décalé par rapport au monde réel ? On pourrait illustrer cela de mille
façons. Sur le site Web de Total, pour prendre un exemple simple, on trouve ça :

Entre cynisme, naïveté, mercantilisme et
dilution des responsabilités (hé ho, le webmestre
de chez Total, ça fait pas mal au cur de monter des pages qui contredisent
laction du groupe sur le terrain ?), le monde contemporain entretient une bulle
sémantique autosuffisante, trompeuse et fausse. Seules les disciplines scientifiques
parviennent à maintenir une relation de sens entre la réalité et sa représentation.
Exemple : " le syndrome Freman-Sheldon se traduit par diverses
déformations du visage, des dégénérescences des muscles mais n'affecte pas
l'intelligence des malades ".
2/ La privatisation du monde par les multinationales monopolistiques.
On passe pour des branleurs de gauchistes quand on énonce cette affreuse banalité. Il
faut pourtant se rendre à lévidence : il nexiste plus aucun lieu, dans
le monde réel ou dans le cybermonde, où lindividu puisse aller en toute liberté,
sans être dépendant dun système de contraintes. Que Total file 40 millions de
francs pour nettoyer les plages alors que le groupe affichait en 98 une rentabilité nette
de 10 milliards, cest de la rigolade à côté de ce constat. Bientôt, même le
boycottage des entreprises deviendra impossible. La captivité des habitants de
lîle de Sein, à cet égard, ne fait quannoncer notre emprisonnement
collectif. Impossible déchapper à Total-Fina-Elf sur lîle de Sein (sauf à
revenir à la bougie, vous connaissez lhistoire). Demain, impossible
déchapper aux Media Companies, aux géants de la distribution et aux pétroliers
monopolistiques. Longtemps, jai utilisé Netscape pour défendre ses parts de
marché contre Microsoft. Un jour, en 99, Netscape a été racheté par AOL. Jai
conservé mon navigateur, mais le cur ny était plus. Depuis, AOL a fusionné
avec Time Warner, donnant naissance à un monstre industriel façon nouvelle
économie, qui affiche sans sourciller sa détermination à verrouiller les marchés
pour faire pleuvoir le cash.
" The
value of this merger lies not only in what it is today but in what it will be in the
future. We believe that AOL Time Warner will provide companies worldwide with a
convenient, one-stop way to put advertising and commerce online. " 3
Si ces phénomènes restaient cantonnés à la
sphère économique, on serait dans des histoires connues, et la vie continuerait son
cours joyeux. Le problème, cest que la mise sous coupe réglée du monde touche
tous les aspects de nos vies, des paysages aux loisirs en passant par la culture, la vie
politique ou la vie privée. Voir Elf et Kohl, le sport-spectacle (les clubs de foot
devenus filiales de groupes industriels) et lasphyxie programmée du Web alternatif,
au profit des forums insipides de Voilà et des slogans débilo-démago de Caramail ou
Multimania.
On pourrait continuer longtemps.
Malheureusement, il faut savoir terminer un éditard, comme disait Maurice Thorez. Amis
internautes, avant de vous laisser partir butiner le magazine de cette semaine, sachez
seulement que, si le rêve dun réseau humaniste a fait long feu, cest pas une
raison pour ronger son frein au fond dune cave, défoncé au Prozac en écoutant
Morrissey. Lhomme révolté a du pain sur la planche pour faire de ce monde (réel ou virtuel,
cest maintenant la même chose) un espace à peu près vivable. Camus,
toujours : "Je tire ainsi de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte,
ma liberté et ma passion."
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