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Galerie virtuelle : 17 planches de Moebius numérisées


Moebius
Interview (suite)


La série de "L'Incal", vendue à plusieurs millions d'exemplaires à travers le monde, est l'une des sources d'inspiration, l'une des références majeures de tous les créateurs de mondes imaginaires, qu'ils soient écrivains, cinéastes, sculpteurs ou infographistes… Considérez-vous "L'Incal" comme votre Grand Œuvre ?

Au départ, je n'avais pas du tout la sensation de travailler à quelque chose qui allait prendre une telle importance. La dimension réelle de "L'Incal" est apparue au fur et à mesure. Alejandro Jodorowsky a eu au départ une vision assez forte en termes de quantité, mais il ne s'attendait peut-être pas à ce que la qualité réponde. D'un autre côté, Alejandro ne fait jamais les choses avec une perspective médiocre. Il se donne à fond dans tout ce qu'il entreprend. Ce n'est pas qu'il voie les choses en grand : il les voit toujours au maximum de ses capacités. Il voit les choses en beau et en fort. Je pense qu'il avait en tête la structure de L'Incal dans son ensemble dès le début. Je trouve qu'il a vraiment lutté avec succès contre l'esprit un peu "fonctionnaire" que l'on finit toujours tous par avoir dans n'importe quelle profession.

Avez-vous toujours cette relation de maître à disciple avec Alejandro Jodorowsky ?

La relation de maître à disciple ne répond pas toujours à un cliché un peu scolaire, avec un gars pontifiant, et un gars un peu terrorisé qui est en dessous. La relation de maître à disciple, dans l'idéal, et en tout cas dans la façon dont ça s'est produit avec Alejandro, est un système d'échange très amical et égalitaire. Moi, d'un côté, j'admire énormément le travail qu'il a accomplit, les connaissances qu'il a accumulées, qu'il arrive à dégager, et lui, de son côté, il me rend la pareille par rapport au dessin. Il est tout à fait conscient que nous sommes dans des systèmes un peu différents, sur un plan d'égalité.

Votre relation n'a pas changé ?

Elle n'a pas changé car moi je vieillis, et du coup, lui aussi, vieillit (ndlr : A. Jodorowsky a 72 ans). Et comme il refuse absolument de se morfondre ni même de perdre ses facultés mentales, nous continuons notre route ensemble et accusons le coup ensemble… J'ai moi-même 63 ans et je ne suis déjà plus tout à fait un jeune homme !

Peut-être… Toujours est-il que vous êtes devenu le "père" de nombreux jeunes talents…

L'influence passe par un désir d'imiter, de ressembler, de faire partie de quelque chose. J'ai donné pas mal - non pas de fil à retordre - mais de matière à réflexion à plusieurs générations de dessinateurs, il est vrai. Cependant, mon influence s'est déployée dans le temps. Les dessinateurs qui débarquent aujourd'hui sont moins influencés par moi directement. Ils sont influencés par leurs aînés qui eux-mêmes ont subi des influences. Ceci dit, il y a des gens qui sont en dehors de ma famille graphique ou de ma famille littéraire, qui me connaissent, soit, mais de loin.

Comment vous rafraîchissez-vous ? Comment arrivez-vous à maintenir votre "excitation spirituelle" (expression chère à Moebius) ?

Je suis un peu contraint. Je me suis imposé d'emblée un niveau qualitatif qui fait que ma seule façon d'aller au bout d'un dessin maintenant, c'est d'éviter tout ce qui est mécanique, tout ce qui est routinier. Autrement, je le vois tout de suite et ça se voit tout de suite… Je suis un peu condamné à cette recherche permanente de qualité. Je me renouvelle grâce à des collaborations. Je procède par exploration, en rapport à des thèmes que j'ai ouverts il y a quatre ou cinq ans, ou parfois dix ans. Je reviens en arrière, je déterre des travaux qui n'ont pas été totalement explorés ou je vais vers des choses nouvelles. J'essaie de me trouver des surprises.

Votre emploi du temps est toujours terriblement chargé… Avez-vous encore du temps pour vous, pour vos passions, ne serait-ce que pour la lecture de romans de S.-F. ?

Je ne lis pas beaucoup mais j'ai quand même des coups de cœur. Depuis une dizaine d'années, étant donné qu'il n'y a plus de S.-F, et comme je ne raffole pas de fantasy - j'aime beaucoup Tolkien par exemple, mais toutes les sagas d'heroic fantasy me laissent assez froid - je me suis pris de passion pour les policiers, surtout américains. J'ai découvert Michael Conolly, alors j'ai acheté tout Michael Conolly. J'ai découvert Stanford, et j'ai acheté tout Stanford… Je viens de découvrir Lawrence Block, que je ne connaissais pas. J'ai acheté tous ses romans. Ce qu'elle écrit est merveilleux. C'est un auteur sublime. J'espère que je découvrirai encore d'autres auteurs talentueux ! Je pense que le polar est un genre très vivant, très intéressant. J'ai lu "Les racines du mal" (ndlr : Dantec), qui pour moi est un des plus grands polars jamais écrits, magnifique, extrêmement inquiétant, plein de belles choses. Je n'ai pas encore lu le précédent, "La sirène rouge". Curieusement, c'est un livre que j'ai acheté deux fois, et à chaque fois je ne l'ai jamais lu parce qu'il s'est retrouvé dans des déménagements, dans des caisses… J'attends d'avoir de nouveau un atelier pour pouvoir les sortir et les lire…

Quel est le plus important pour vous aujourd'hui ?

Ça dépend des moments. Quand un travail se présente sous mes yeux, il prend de l'importance, et puis lorsqu'il disparaît, il perd un peu de son importance. Quand je suis contacté par quelqu'un qui désire réaliser un film, tout d'un coup cet aspect-là devient énorme et je dois me bagarrer pour redonner un peu de légitimité à ce que j'entreprends par ailleurs. Quand je suis pris dans mes histoires, que je travaille sur des commandes de longue haleine, que je pars sur des croisières de six, huit, neuf mois, je dois essayer de ne pas perdre de vue que j'ai d'autres projets qui méritent aussi beaucoup d'attention, beaucoup d'énergie. Encore une fois, je suis dans une perpétuelle recherche d'équilibre.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

En ce moment je prépare un nouveau "Blueberry" (ndlr : le réalisateur Jan Kounen travaille actuellement sur une adaptation cinématographique de la BD).
Je prépare également une bande dessinée pour le Frankfurter Algemeine, un journal allemand. Je réaliserai une planche par semaine. Des planches à un format inusité, puisqu'il s'agit de planches de très grand format. Un format "journal" comme on en connaît plus en France, puisqu'en France le format des journaux s'est réduit, alors qu'en Allemagne, ils aiment bien déployer leurs ailes… Leur format est absolument incroyable : une page correspond environ à une double page du Monde ! C'est insensé ! Ils ressemblent un peu aux journaux d'avant-guerre, ou d'immédiate après-guerre… Cette perspective m'excite beaucoup. Plancher sur un tel format est l'un de mes vieux rêves.
Je suis aussi en train de travailler sur une série de petits dessins animés de deux ou trois minutes pour France 2… J'ai écrit les scénarios puis exécuté tous les dessins clés, à partir desquels une équipe réduite crée une animation en Flash. Si tout fonctionne bien, "Arzach Rhapsody", c'est son nom, sera prêt pour l'année prochaine.
Après "Sra", le dernier tome du "Monde d'Edena", l'album "La Mémoire de l'âme" (ndlr : réalisé avec le scénariste Jean-Jacques Lausnier) et la réédition du "Silver Surfer" que j'avais réalisé avec Stan Lee devraient bientôt voir le jour.
Enfin, une nouvelle commande se profile à l'horizon : un éditeur américain désire que je réalise un graphic novel avec un auteur très littéraire, assez ambitieux, Neil Gaiman. C'est pour moi un défi car les Américains sont exigeants et prêts à recevoir des choses culottées… cette nouvelle perspective m'enchante !

Pouvez-vous nous parler de ces deux gros projets de dessins animés qui vous tiennent à cœur ?

Il y a tout d'abord cette adaptation de "La tempête", de Shakespeare, long-métrage réalisé en traditionnel par Enzo Dalo (ndlr : auteur de "La Flèche bleue", "Le chat et la mouette"), sur laquelle j'ai beaucoup travaillé. Hélas, la tempête n'a pas seulement soufflé dans le titre, mais aussi dans la maison de production d'Enzo Dalo. Il s'est séparé de son associé, il y a eu des conflits… En principe, le film est toujours programmé, mais je n'ai pas d'autres informations à vous communiquer.
En ce qui concerne ce long-métrage de S.-F. en images de synthèse assez ambitieux : "Thru the Moebius Strip", réalisé à Hong-Kong, j'ai achevé la partie qui m'incombait. Il y a eu un gros travail de préproduction. Maintenant, je pense que les unités de production sont en passe d'être opérationnelles : j'attends de leurs nouvelles (ndlr : Moebius avait déjà travaillé sur ce qui devait être le premier long-métrage en images de synthèse de l'histoire du cinéma : "Starwatcher", il y a quelques années, avant la sortie de "Toy Story", mais le projet fut abandonné)…
Je manipule beaucoup de choses en même temps… Je suis un peu comme ces artistes chinois qui font tourner des assiettes sur des bambous en essayant de ne pas les faire tomber dans l'hilarité générale… Un de mes plus anciens souvenirs, c'est une dispute entre mon père et ma mère où il y a eu une assiette qui a volé dans la cuisine et s'est écrasée contre un mur… Qui sait ? Peut-être cet événement a-t-il décidé de ma carrière ? C'est là aussi un aspect d'une personnalité, la maintenance de la variété de soi-même. Souvent, je me surprends à analyser un événement et à penser une chose et son contraire. Et d'être obligé de faire tout un travail de jonction entre ces deux pôles. Par exemple, les événements qui se produisent à l'heure actuelle - cette guerre - font que je n'arrête pas de faire l'aller-retour entre le point de vue des agresseurs et des agressés. A un moment donné, on ne sait plus qui est agressé, qui est agresseur ! Ce, même s'il existe des évidences. Dès que l'on s'élève au-delà des apparences, on s'aperçoit d'ailleurs que c'est toujours plus complexe qu'il n'y paraît. Tout le monde raisonne un peu comme ça, puisque tout le monde peut donner son avis dans les médias. Et l'on voit bien qu'il y a des gens qui expriment des positions très opposées, et nous, les gens de la rue, sommes ballottés de l'une à l'autre, et c'est parfois difficile de se faire une opinion, à moins de prendre une "vraie" décision, puis de se dire : peu importe qui a raison ou tort, j'appartiens à tel camp, du fait de ma famille, de ma race ou de ma langue, et puis voilà… Il faut faire un choix et ce n'est pas vraiment satisfaisant…

Propos recueillis par Cyril Cavalié

 

Pour aller plus loin…
Exposition Moebius à Montrouge
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Moebius exposait à Montrouge jusqu'au 24 octobre à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge. A l'heure où nous mettons en ligne, l'exposition est malheureusement terminée, mais nous vous offrons cette galerie virtuelle où vous pourrez admirer quelques-unes de ses oeuvres.
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