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La série de "L'Incal", vendue à plusieurs millions
d'exemplaires à travers le monde, est l'une des sources d'inspiration,
l'une des références majeures de tous les créateurs de mondes
imaginaires, qu'ils soient écrivains, cinéastes, sculpteurs
ou infographistes… Considérez-vous "L'Incal" comme
votre Grand Œuvre ?
Au
départ, je n'avais pas du tout la sensation de travailler
à quelque chose qui allait prendre une telle importance. La
dimension réelle de "L'Incal" est apparue au fur
et à mesure. Alejandro Jodorowsky a eu au départ une vision
assez forte en termes de quantité, mais il ne s'attendait
peut-être pas à ce que la qualité réponde. D'un autre côté,
Alejandro ne fait jamais les choses avec une perspective médiocre.
Il se donne à fond dans tout ce qu'il entreprend. Ce n'est
pas qu'il voie les choses en grand : il les voit toujours
au maximum de ses capacités. Il voit les choses en beau et
en fort. Je pense qu'il avait en tête la structure de L'Incal
dans son ensemble dès le début. Je trouve qu'il a vraiment
lutté avec succès contre l'esprit un peu "fonctionnaire" que
l'on finit toujours tous par avoir dans n'importe quelle profession.
Avez-vous
toujours cette relation de maître à disciple avec Alejandro
Jodorowsky ?
La relation de maître à disciple ne répond pas toujours à
un cliché un peu scolaire, avec un gars pontifiant, et un
gars un peu terrorisé qui est en dessous. La relation de maître
à disciple, dans l'idéal, et en tout cas dans la façon dont
ça s'est produit avec Alejandro, est un système d'échange
très amical et égalitaire. Moi, d'un côté, j'admire énormément
le travail qu'il a accomplit, les connaissances qu'il a accumulées,
qu'il arrive à dégager, et lui, de son côté, il me rend la
pareille par rapport au dessin. Il est tout à fait conscient
que nous sommes dans des systèmes un peu différents, sur un
plan d'égalité.
Votre
relation n'a pas changé ?
Elle
n'a pas changé car moi je vieillis, et du coup, lui aussi,
vieillit (ndlr : A. Jodorowsky a 72 ans). Et comme
il refuse absolument de se morfondre ni même de perdre ses
facultés mentales, nous continuons notre route ensemble et
accusons le coup ensemble… J'ai moi-même 63 ans et je ne suis
déjà plus tout à fait un jeune homme !
Peut-être…
Toujours est-il que vous êtes devenu le "père" de nombreux
jeunes talents…
L'influence
passe par un désir d'imiter, de ressembler, de faire partie
de quelque chose. J'ai donné pas mal - non pas de fil à retordre
- mais de matière à réflexion à plusieurs générations de dessinateurs,
il est vrai. Cependant, mon influence s'est déployée dans
le temps. Les dessinateurs qui débarquent aujourd'hui sont
moins influencés par moi directement. Ils sont influencés
par leurs aînés qui eux-mêmes ont subi des influences. Ceci
dit, il y a des gens qui sont en dehors de ma famille graphique
ou de ma famille littéraire, qui me connaissent, soit, mais
de loin.
Comment
vous rafraîchissez-vous ? Comment arrivez-vous à maintenir
votre "excitation spirituelle" (expression chère à Moebius) ?
Je
suis un peu contraint. Je me suis imposé d'emblée un niveau
qualitatif qui fait que ma seule façon d'aller au bout d'un
dessin maintenant, c'est d'éviter tout ce qui est mécanique,
tout ce qui est routinier. Autrement, je le vois tout de suite
et ça se voit tout de suite… Je suis un peu condamné à cette
recherche permanente de qualité. Je me renouvelle grâce à
des collaborations. Je procède par exploration, en rapport
à des thèmes que j'ai ouverts il y a quatre ou cinq ans, ou
parfois dix ans. Je reviens en arrière, je déterre des travaux
qui n'ont pas été totalement explorés ou je vais vers des
choses nouvelles. J'essaie de me trouver des surprises.
Votre
emploi du temps est toujours terriblement chargé… Avez-vous
encore du temps pour vous, pour vos passions, ne serait-ce
que pour la lecture de romans de S.-F. ?
Je
ne lis pas beaucoup mais j'ai quand même des coups de cœur.
Depuis une dizaine d'années, étant donné qu'il n'y a plus
de S.-F, et comme je ne raffole pas de fantasy - j'aime beaucoup
Tolkien par exemple, mais toutes les sagas d'heroic fantasy
me laissent assez froid - je me suis pris de passion pour
les policiers, surtout américains. J'ai découvert Michael
Conolly, alors j'ai acheté tout Michael Conolly. J'ai découvert
Stanford, et j'ai acheté tout Stanford… Je viens de découvrir
Lawrence Block, que je ne connaissais pas. J'ai acheté tous
ses romans. Ce qu'elle écrit est merveilleux. C'est un auteur
sublime. J'espère que je découvrirai encore d'autres auteurs
talentueux ! Je pense que le polar est un genre très vivant,
très intéressant. J'ai lu "Les racines du mal" (ndlr : Dantec),
qui pour moi est un des plus grands polars jamais écrits,
magnifique, extrêmement inquiétant, plein de belles choses.
Je n'ai pas encore lu le précédent, "La sirène rouge".
Curieusement, c'est un livre que j'ai acheté deux fois, et
à chaque fois je ne l'ai jamais lu parce qu'il s'est retrouvé
dans des déménagements, dans des caisses… J'attends d'avoir
de nouveau un atelier pour pouvoir les sortir et les lire…
Quel
est le plus important pour vous aujourd'hui ?
Ça
dépend des moments. Quand un travail se présente sous mes
yeux, il prend de l'importance, et puis lorsqu'il disparaît,
il perd un peu de son importance. Quand je suis contacté par
quelqu'un qui désire réaliser un film, tout d'un coup cet
aspect-là devient énorme et je dois me bagarrer pour redonner
un peu de légitimité à ce que j'entreprends par ailleurs.
Quand je suis pris dans mes histoires, que je travaille sur
des commandes de longue haleine, que je pars sur des croisières
de six, huit, neuf mois, je dois essayer de ne pas perdre
de vue que j'ai d'autres projets qui méritent aussi beaucoup
d'attention, beaucoup d'énergie. Encore une fois, je suis
dans une perpétuelle recherche d'équilibre.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
En
ce moment je prépare un nouveau "Blueberry" (ndlr
: le réalisateur Jan Kounen travaille actuellement sur une
adaptation cinématographique de la BD).
Je prépare également une bande dessinée pour le Frankfurter
Algemeine, un journal allemand. Je réaliserai une planche
par semaine. Des planches à un format inusité, puisqu'il s'agit
de planches de très grand format. Un format "journal" comme
on en connaît plus en France, puisqu'en France le format des
journaux s'est réduit, alors qu'en Allemagne, ils aiment bien
déployer leurs ailes… Leur format est absolument incroyable
: une page correspond environ à une double page du Monde !
C'est insensé ! Ils ressemblent un peu aux journaux d'avant-guerre,
ou d'immédiate après-guerre… Cette perspective m'excite beaucoup.
Plancher sur un tel format est l'un de mes vieux rêves.
Je suis aussi en train de travailler sur une série de petits
dessins animés de deux ou trois minutes pour France 2… J'ai
écrit les scénarios puis exécuté tous les dessins clés, à
partir desquels une équipe réduite crée une animation en Flash.
Si tout fonctionne bien, "Arzach Rhapsody", c'est
son nom, sera prêt pour l'année prochaine.
Après "Sra", le dernier tome du "Monde d'Edena",
l'album "La Mémoire de l'âme" (ndlr : réalisé avec
le scénariste Jean-Jacques Lausnier) et la réédition du "Silver
Surfer" que j'avais réalisé avec Stan Lee devraient bientôt
voir le jour.
Enfin, une nouvelle commande se profile à l'horizon : un éditeur
américain désire que je réalise un graphic novel avec un auteur
très littéraire, assez ambitieux, Neil Gaiman. C'est pour
moi un défi car les Américains sont exigeants et prêts à recevoir
des choses culottées… cette nouvelle perspective m'enchante
!
Pouvez-vous
nous parler de ces deux gros projets de dessins animés qui
vous tiennent à cœur ?
Il
y a tout d'abord cette adaptation de "La tempête",
de Shakespeare, long-métrage réalisé en traditionnel par Enzo
Dalo (ndlr : auteur de "La Flèche bleue", "Le
chat et la mouette"), sur laquelle j'ai beaucoup travaillé.
Hélas, la tempête n'a pas seulement soufflé dans le titre,
mais aussi dans la maison de production d'Enzo Dalo. Il s'est
séparé de son associé, il y a eu des conflits… En principe,
le film est toujours programmé, mais je n'ai pas d'autres
informations à vous communiquer.
En ce qui concerne ce long-métrage de S.-F. en images de synthèse
assez ambitieux : "Thru the Moebius Strip", réalisé
à Hong-Kong, j'ai achevé la partie qui m'incombait. Il y a
eu un gros travail de préproduction. Maintenant, je pense
que les unités de production sont en passe d'être opérationnelles
: j'attends de leurs nouvelles (ndlr : Moebius avait
déjà travaillé sur ce qui devait être le premier long-métrage
en images de synthèse de l'histoire du cinéma : "Starwatcher",
il y a quelques années, avant la sortie de "Toy Story",
mais le projet fut abandonné)…
Je manipule beaucoup de choses en même temps… Je suis un peu
comme ces artistes chinois qui font tourner des assiettes
sur des bambous en essayant de ne pas les faire tomber dans
l'hilarité générale… Un de mes plus anciens souvenirs, c'est
une dispute entre mon père et ma mère où il y a eu une assiette
qui a volé dans la cuisine et s'est écrasée contre un mur…
Qui sait ? Peut-être cet événement a-t-il décidé de ma
carrière ? C'est là aussi un aspect d'une personnalité,
la maintenance de la variété de soi-même. Souvent, je me surprends
à analyser un événement et à penser une chose et son
contraire. Et d'être obligé de faire tout un travail de jonction
entre ces deux pôles. Par exemple, les événements qui
se produisent à l'heure actuelle - cette guerre - font que
je n'arrête pas de faire l'aller-retour entre le point de
vue des agresseurs et des agressés. A un moment donné, on
ne sait plus qui est agressé, qui est agresseur ! Ce, même
s'il existe des évidences. Dès que l'on s'élève au-delà des
apparences, on s'aperçoit d'ailleurs que c'est toujours plus
complexe qu'il n'y paraît. Tout le monde raisonne un peu comme
ça, puisque tout le monde peut donner son avis dans les médias.
Et l'on voit bien qu'il y a des gens qui expriment des positions
très opposées, et nous, les gens de la rue, sommes ballottés
de l'une à l'autre, et c'est parfois difficile de se faire
une opinion, à moins de prendre une "vraie" décision, puis
de se dire : peu importe qui a raison ou tort, j'appartiens
à tel camp, du fait de ma famille, de ma race ou de ma langue,
et puis voilà… Il faut faire un choix et ce n'est pas vraiment
satisfaisant…
Propos
recueillis par Cyril
Cavalié
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