|
Moebius, Celui-qui-dessine
A
l'occasion de son exposition à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge,
Moebius, figure de proue internationale de la BD et du dessin,
nous livre ici - sans détour - sa vision de la vie en général
et de l'art en particulier.
Cette
exposition à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge réunit vos deux
visages : Jean Giraud et Moebius. Etes-vous intervenu dans
la sélection de vos œuvres ?
Isabelle,
ma femme, a adapté son choix en fonction de la salle, des
possibilités qu'elle offrait et de ce que je désirais montrer.
Organiser une exposition comme celle-là, dans une petite ville,
même très près de Paris, c'est s'adresser à un public qui
va comporter beaucoup de profanes, de gens qui ne sont pas
forcément des spécialistes de la bande dessinée et qui auront
une demande de compréhension de la chose. Quand un artiste
expose, il ouvre une petite fenêtre sur un moment. Soit il
choisit de montrer un bout de son œuvre, et c'est comme si
l'on voyait l'ensemble dans la mesure où l'artiste développe
une forme de continuité et de stabilité, soit il choisit de
montrer différentes palettes de couleur, ses variations de
température, de tonalité, de vibration et d'intention - comme
dans mon cas.
Fort
de multiples expériences dans de nombreux domaines artistiques,
avez-vous déjà le sentiment aujourd'hui de vous êtes prouvé
quelque chose et peut-être de l'avoir prouvé aux autres ?
ou bien vous reste-t-il encore tant de choses à prouver ?
J'ai
suivi en grande partie ma fantaisie du moment. Mais c'est
vrai qu'après coup, je me suis rendu compte que sans vraiment
les chercher, j'ai prouvé que l'on pouvait prendre des libertés
avec l'image de soi-même tout en conservant la cohérence de
cette image. Habituellement, on a l'impression que la trace
que l'on laisse doit rendre compte d'une forme d'identité.
A l'instar des empreintes digitales, uniques. Au niveau spirituel,
cette unicité est plus fragile. Elle est moins évidente que
l'unicité biologique, dont la traçabilité est réelle, plus
ou moins facile à identifier même si elle demande des instruments.
La reconnaissance d'un visage, même à travers l'évolution
d'une vie, peut se faire, alors qu'il en est pas de même avec
le raisonnement, les opinions sur les choses, ces choses que
l'on doit construire et maintenir par la volonté, même si
c'est une volonté qui est à la limite du conscient. On craint
souvent d'avoir des opinions qui ne sont à pas à soi, d'avoir
été manipulé, d'avoir été influencé. On peut aussi aimer être
influencé, suivre quelqu'un, par amour par exemple, s'inscrire
dans le raisonnement d'une autre personne… Il y a une grande
différence entre les garanties et l'assurance que l'on a sur
le plan organique, biologique, et celles que l'on a au niveau
psychique, intellectuel… Chez beaucoup d'artistes, on retrouve
cette peur, cette crainte, de perdre son identité, en maintenant
des styles qui sont des signaux, des signaux d'appartenance
à une personne… un peu comme les tags. Les tags, dans la rue,
sont pour la plupart des gens une espèce de brouillard. En
revanche, pour les gens qui les dessinent, c'est à chaque
fois une signature très identitaire, une façon de s'affirmer
et de se reconnaître.
Après
40 ans de carrière, dessiner, écrire, créer, inventer, se
remettre en question tous les jours sur sa planche à dessin,
est-ce à chaque fois une souffrance ou une libération ?
un mélange amer ? un plaisir de tous les instants ?
C'est
un plaisir. Sur "Blueberry", c'est un problème.
Etant donné que je vais bientôt entamer le prochain "Blueberry",
je vois arriver le trac avec terreur… Ce n'est pas que ma
main me trahisse, c'est que la réalisation d'un "Blueberry"
est une ascèse, une discipline. Un ensemble de réflexes. Un
art martial. Il faut avoir l'esprit tranquille ; ce à quoi,
entre parenthèses, j'ai renoncé, en vivant dans l'affolement
total et permanent. Ce qui est dur, c'est la technique. Ce
qui me terrorise, c'est de retomber dans un ensemble de tics
graphiques et de systèmes qui, sans que je m'en rende compte,
finissent par appauvrir le contenu graphique. Dès que je vais
m'atteler à la première page, je sens que je vais livrer bataille…
Ça a d'ailleurs toujours été comme ça : tous les "Blueberry"
ont toujours commencé dans l'angoisse, se sont fait dans la
panique et ont été enfantés dans l'épuisement total, et la
satisfaction sans limite…
Dans
votre autobiographie, vous dites être "le seul dessinateur
qui ait fait de la bande dessinée d'ancien régime, puis de
la nouvelle BD et qui continue." Pouvez-vous vous l'expliquer ?
Est-ce une question d'audace, d'état d'esprit ? de volonté
de s'affirmer ? de bouleverser les schémas ? d'être
dissident ?
D'être
dissident ? Oui, bien sûr. Tous ceux qui rentrent dans
une expression qui va vers le public - les musiciens, les
chanteurs, les danseurs - ont cette volonté. On peut être
dissident par une forme de super classicisme. On peut être
tellement rigoureux et tellement classique que d'un seul coup
ça devient de la provocation. Je pense que l'on peut aller
au bout de sa propre nature et automatiquement être perçu
comme émetteur de quelque chose qui pourrait être utilisé
de façon fraîche par d'autres, donc perçu comme quelque chose
de nouveau alors que ça ne l'est pas… Rien n'est vraiment
grandement nouveau. Mes problèmes ont été mes armes : ce fut
ma grande découverte. J'ai un grand problème de stabilité
au niveau du style, du dessin, voire de la prise de décision.
Je ne sais pas ce que je veux faire, je ne sais pas qui je
suis, etc. Plutôt que de me torturer en me coupant de ma partie
la plus faible ou la plus méprisable, je me suis torturé plus
agréablement en les mettant en communication et en acceptant
leur ubiquité.
Selon
vous, être artiste, est-ce transgresser la réalité ?
Oui.
Ceci dit, la transgression ne se situe pas forcément dans
l'inégal. Je peux parler d'une transgression par rapport à
mon habitude. Il y a une certaine catégorie de personnes qui
se font les gardiens sinon d'une certaine orthodoxie, du moins
d'une certaine stabilité, et à mon avis ce sont eux qui transgressent.
Les gens qui veulent que les choses ne bougent pas transgressent
la loi de la vie. Pour ma part, je me sens plus en transgression
par rapport à des lois sociales.
Vous
sentez-vous, comme votre ami Alejandro Jodorowsky, l'âme d'un
poète ? C'est-à-dire d'un guerrier selon sa propre définition
?
On
est tous obligés de se battre, ne serait-ce que contre l'apesanteur,
pour ne pas se casser la figure par terre. On ne se bat pas
contre, on se bat avec. La station verticale est une bonne
métaphore de ce que l'on fait tous. Si l'on ne tient pas l'équilibre,
on tombe et l'on reste par terre. Et si l'on se relève, on
retombe. C'est pour ça que les gens boivent. C'est pour sentir
cette guerre… Quand on absorbe de l'alcool, on peut avoir
du mal à garder l'équilibre, on tombe. D'un seul coup l'équilibre
devient quelque chose qui ne va pas de soi. Les artistes se
mettent en déséquilibre. Il s'enivrent. Mais pas forcément
de vin. De sens. Ils s'enivrent de cette tension du chaos
vers le sens. Que ce soit par le son, le trait ou le verbe.
Chaque fois que l'on sent quelque chose qui est tiré du chaos
vers le sens, on a l'impression d'être comme un ivrogne qui
a réussi à ne pas tomber par terre… C'est une drôle de façon
d'être un guerrier !
A
l'horizon 2001, la science-fiction est-elle à vos yeux un
univers en expansion ou plutôt une espèce d'utopie en voie
de disparition, en train de s'effacer devant la réalité ?
C'est
curieux. Dans le domaine de la littérature, la S.-F. s'est
un peu défaite. Un peu comme le jazz. Je trouve que la comparaison
avec le jazz s'impose beaucoup. Dans le jazz, la rythmique
binaire a tout envahi. L'esprit du jazz a disparu, ça défroque
partout ! La S.-F., c'est pareil, il n'y a plus de grands
auteurs comme il n'y a plus de grands solistes. Il n'y a plus
de grands musiciens de jazz. Seuls des auteurs tels que Dan
Simmons et Greg Egan écrivent des romans intéressants. Mais
ils sont très isolés. Et l'on peut pas dire qu'il y ait des
écoles derrière eux… L'ingénuité s'est envolée. Même ses auteurs-là
sont presque complexes… Même quand ces auteurs pondent une
œuvre digne d'intérêt, ils n'ont plus envie d'en refaire une
autre. Ils ont envie de passer à la littérature "sérieuse".
Ils ont soudainement envie de faire autre chose. Il n'y a
plus ce clan, cette espèce de secte littéraire - comme il
y a eu à une époque - qui était pure et dure, inviolable,
hermétique… qui était la S.-F. ! Cette génération asimovienne
a disparu.
Les deux derniers qui restent, à mon avis, sont Philip José
Farmer et Jack Vance, qui sont au bord de l'abîme. Ils sont
très vieux et continuent à écrire et c'est magnifique ! Jack
Vance est aveugle et tous les livres qu'il a écrit au cours
de ces dernières années sont en verve. Ce sont des livres
qui viennent à maturité. Voire au-delà de la maturité ! La
longévité et la progression de la qualité des textes de ces
romanciers me fait penser à des artistes comme Akira Kurosawa,
ou comme Renoir - Auguste, le peintre, je ne parle pas du
cinéaste, heureusement… Ce qui me plaît chez ces auteurs,
c'est qu'ils ne cessent d'affiner leur discours. Ils le font
littéralement entrer au paradis.
D'un autre côté, la S.-F. est omniprésente. Elle est dans
toutes les BD, dans les feuilletons télévisés, dans les dessins
animés, elle est dans la vie ! Pour moi, l'attentat du World
Trade Center, c'est de la science-fiction. Ce n'est même plus
de la politique : c'est de la S.-F. A-t-on encore besoin d'écrire
des romans de science-fiction ?
Lire
la suite
|