expos

Galerie virtuelle : 17 planches de Moebius numérisées
Moebius : autoportrait


Moebius
Interview


Moebius, Celui-qui-dessine

A l'occasion de son exposition à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge, Moebius, figure de proue internationale de la BD et du dessin, nous livre ici - sans détour - sa vision de la vie en général et de l'art en particulier.

Cette exposition à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge réunit vos deux visages : Jean Giraud et Moebius. Etes-vous intervenu dans la sélection de vos œuvres ?

Isabelle, ma femme, a adapté son choix en fonction de la salle, des possibilités qu'elle offrait et de ce que je désirais montrer. Organiser une exposition comme celle-là, dans une petite ville, même très près de Paris, c'est s'adresser à un public qui va comporter beaucoup de profanes, de gens qui ne sont pas forcément des spécialistes de la bande dessinée et qui auront une demande de compréhension de la chose. Quand un artiste expose, il ouvre une petite fenêtre sur un moment. Soit il choisit de montrer un bout de son œuvre, et c'est comme si l'on voyait l'ensemble dans la mesure où l'artiste développe une forme de continuité et de stabilité, soit il choisit de montrer différentes palettes de couleur, ses variations de température, de tonalité, de vibration et d'intention - comme dans mon cas.

Fort de multiples expériences dans de nombreux domaines artistiques, avez-vous déjà le sentiment aujourd'hui de vous êtes prouvé quelque chose et peut-être de l'avoir prouvé aux autres ? ou bien vous reste-t-il encore tant de choses à prouver ?

J'ai suivi en grande partie ma fantaisie du moment. Mais c'est vrai qu'après coup, je me suis rendu compte que sans vraiment les chercher, j'ai prouvé que l'on pouvait prendre des libertés avec l'image de soi-même tout en conservant la cohérence de cette image. Habituellement, on a l'impression que la trace que l'on laisse doit rendre compte d'une forme d'identité. A l'instar des empreintes digitales, uniques. Au niveau spirituel, cette unicité est plus fragile. Elle est moins évidente que l'unicité biologique, dont la traçabilité est réelle, plus ou moins facile à identifier même si elle demande des instruments. La reconnaissance d'un visage, même à travers l'évolution d'une vie, peut se faire, alors qu'il en est pas de même avec le raisonnement, les opinions sur les choses, ces choses que l'on doit construire et maintenir par la volonté, même si c'est une volonté qui est à la limite du conscient. On craint souvent d'avoir des opinions qui ne sont à pas à soi, d'avoir été manipulé, d'avoir été influencé. On peut aussi aimer être influencé, suivre quelqu'un, par amour par exemple, s'inscrire dans le raisonnement d'une autre personne… Il y a une grande différence entre les garanties et l'assurance que l'on a sur le plan organique, biologique, et celles que l'on a au niveau psychique, intellectuel… Chez beaucoup d'artistes, on retrouve cette peur, cette crainte, de perdre son identité, en maintenant des styles qui sont des signaux, des signaux d'appartenance à une personne… un peu comme les tags. Les tags, dans la rue, sont pour la plupart des gens une espèce de brouillard. En revanche, pour les gens qui les dessinent, c'est à chaque fois une signature très identitaire, une façon de s'affirmer et de se reconnaître.

Après 40 ans de carrière, dessiner, écrire, créer, inventer, se remettre en question tous les jours sur sa planche à dessin, est-ce à chaque fois une souffrance ou une libération ? un mélange amer ? un plaisir de tous les instants ?

C'est un plaisir. Sur "Blueberry", c'est un problème. Etant donné que je vais bientôt entamer le prochain "Blueberry", je vois arriver le trac avec terreur… Ce n'est pas que ma main me trahisse, c'est que la réalisation d'un "Blueberry" est une ascèse, une discipline. Un ensemble de réflexes. Un art martial. Il faut avoir l'esprit tranquille ; ce à quoi, entre parenthèses, j'ai renoncé, en vivant dans l'affolement total et permanent. Ce qui est dur, c'est la technique. Ce qui me terrorise, c'est de retomber dans un ensemble de tics graphiques et de systèmes qui, sans que je m'en rende compte, finissent par appauvrir le contenu graphique. Dès que je vais m'atteler à la première page, je sens que je vais livrer bataille… Ça a d'ailleurs toujours été comme ça : tous les "Blueberry" ont toujours commencé dans l'angoisse, se sont fait dans la panique et ont été enfantés dans l'épuisement total, et la satisfaction sans limite…

Dans votre autobiographie, vous dites être "le seul dessinateur qui ait fait de la bande dessinée d'ancien régime, puis de la nouvelle BD et qui continue." Pouvez-vous vous l'expliquer ? Est-ce une question d'audace, d'état d'esprit ? de volonté de s'affirmer ? de bouleverser les schémas ? d'être dissident ?

D'être dissident ? Oui, bien sûr. Tous ceux qui rentrent dans une expression qui va vers le public - les musiciens, les chanteurs, les danseurs - ont cette volonté. On peut être dissident par une forme de super classicisme. On peut être tellement rigoureux et tellement classique que d'un seul coup ça devient de la provocation. Je pense que l'on peut aller au bout de sa propre nature et automatiquement être perçu comme émetteur de quelque chose qui pourrait être utilisé de façon fraîche par d'autres, donc perçu comme quelque chose de nouveau alors que ça ne l'est pas… Rien n'est vraiment grandement nouveau. Mes problèmes ont été mes armes : ce fut ma grande découverte. J'ai un grand problème de stabilité au niveau du style, du dessin, voire de la prise de décision. Je ne sais pas ce que je veux faire, je ne sais pas qui je suis, etc. Plutôt que de me torturer en me coupant de ma partie la plus faible ou la plus méprisable, je me suis torturé plus agréablement en les mettant en communication et en acceptant leur ubiquité.

Selon vous, être artiste, est-ce transgresser la réalité ?

Oui. Ceci dit, la transgression ne se situe pas forcément dans l'inégal. Je peux parler d'une transgression par rapport à mon habitude. Il y a une certaine catégorie de personnes qui se font les gardiens sinon d'une certaine orthodoxie, du moins d'une certaine stabilité, et à mon avis ce sont eux qui transgressent. Les gens qui veulent que les choses ne bougent pas transgressent la loi de la vie. Pour ma part, je me sens plus en transgression par rapport à des lois sociales.

Vous sentez-vous, comme votre ami Alejandro Jodorowsky, l'âme d'un poète ? C'est-à-dire d'un guerrier selon sa propre définition ?

On est tous obligés de se battre, ne serait-ce que contre l'apesanteur, pour ne pas se casser la figure par terre. On ne se bat pas contre, on se bat avec. La station verticale est une bonne métaphore de ce que l'on fait tous. Si l'on ne tient pas l'équilibre, on tombe et l'on reste par terre. Et si l'on se relève, on retombe. C'est pour ça que les gens boivent. C'est pour sentir cette guerre… Quand on absorbe de l'alcool, on peut avoir du mal à garder l'équilibre, on tombe. D'un seul coup l'équilibre devient quelque chose qui ne va pas de soi. Les artistes se mettent en déséquilibre. Il s'enivrent. Mais pas forcément de vin. De sens. Ils s'enivrent de cette tension du chaos vers le sens. Que ce soit par le son, le trait ou le verbe. Chaque fois que l'on sent quelque chose qui est tiré du chaos vers le sens, on a l'impression d'être comme un ivrogne qui a réussi à ne pas tomber par terre… C'est une drôle de façon d'être un guerrier !

A l'horizon 2001, la science-fiction est-elle à vos yeux un univers en expansion ou plutôt une espèce d'utopie en voie de disparition, en train de s'effacer devant la réalité ?

C'est curieux. Dans le domaine de la littérature, la S.-F. s'est un peu défaite. Un peu comme le jazz. Je trouve que la comparaison avec le jazz s'impose beaucoup. Dans le jazz, la rythmique binaire a tout envahi. L'esprit du jazz a disparu, ça défroque partout ! La S.-F., c'est pareil, il n'y a plus de grands auteurs comme il n'y a plus de grands solistes. Il n'y a plus de grands musiciens de jazz. Seuls des auteurs tels que Dan Simmons et Greg Egan écrivent des romans intéressants. Mais ils sont très isolés. Et l'on peut pas dire qu'il y ait des écoles derrière eux… L'ingénuité s'est envolée. Même ses auteurs-là sont presque complexes… Même quand ces auteurs pondent une œuvre digne d'intérêt, ils n'ont plus envie d'en refaire une autre. Ils ont envie de passer à la littérature "sérieuse". Ils ont soudainement envie de faire autre chose. Il n'y a plus ce clan, cette espèce de secte littéraire - comme il y a eu à une époque - qui était pure et dure, inviolable, hermétique… qui était la S.-F. ! Cette génération asimovienne a disparu.
Les deux derniers qui restent, à mon avis, sont Philip José Farmer et Jack Vance, qui sont au bord de l'abîme. Ils sont très vieux et continuent à écrire et c'est magnifique ! Jack Vance est aveugle et tous les livres qu'il a écrit au cours de ces dernières années sont en verve. Ce sont des livres qui viennent à maturité. Voire au-delà de la maturité ! La longévité et la progression de la qualité des textes de ces romanciers me fait penser à des artistes comme Akira Kurosawa, ou comme Renoir - Auguste, le peintre, je ne parle pas du cinéaste, heureusement… Ce qui me plaît chez ces auteurs, c'est qu'ils ne cessent d'affiner leur discours. Ils le font littéralement entrer au paradis.
D'un autre côté, la S.-F. est omniprésente. Elle est dans toutes les BD, dans les feuilletons télévisés, dans les dessins animés, elle est dans la vie ! Pour moi, l'attentat du World Trade Center, c'est de la science-fiction. Ce n'est même plus de la politique : c'est de la S.-F. A-t-on encore besoin d'écrire des romans de science-fiction ?

Lire la suite

 

Pour aller plus loin…
Exposition Moebius à Montrouge
Qui est Moebius ? Sa vie, son œuvre + liens et bouquins
Galerie virtuelle : 17 planches de Moebius numérisées


Moebius exposait à Montrouge jusqu'au 24 octobre à l'Hôtel-de-Ville de Montrouge. A l'heure où nous mettons en ligne, l'exposition est malheureusement terminée, mais nous vous offrons cette galerie virtuelle où vous pourrez admirer quelques-unes de ses oeuvres.
---

édiTARD

Plumes

Mp3

Interviews

Forums