Présentation
Je
suis graphiste. Je dirais que les graphistes sont un peu
comme les DJ en musique, ils rassemblent des images, des
humeurs, des visuels et ils composent, avec de nouvelles
images, de nouveaux sens. Je ne suis pas photographe. Absolument
pas. J'adore la photographie, je m'en inspire mais je suis
incapable techniquement de prendre une photo. Ce n'est pas
cela mon travail...
suite
/ interview de Matthieu
Lapierre
Regard critique de Héliane Bernard
sur Matthieu Lapierre
Héliane Bernard est historienne et rédactrice en chef de
la revue Dada.
Matthieu
Lapierre, des images chocs
Graphiste
de formation, Matthieu Lapierre travaille sur ordinateur.
Il conçoit ses images sur son écran. Des images travaillées
ensuite sur des supports films, installées sur des caissons
lumineux. Des images efficaces, qui choquent et retiennent
le regard et l'esprit.
Matthieu Lapierre récupère, photographie, ramasse, entasse,
mélange, superpose. Il a dans ses tiroirs et ses cartons
des images et encore des images. L'image, il s'en nourrit.
Ce boulimique est aussi un dévoreur d'informations, un gourmand
d'actualité, un zappeur de TV, un fou de science-fiction
et d'anticipation.
L'accident, aussi bien matériel que biologique le fascine.
Mais aussi la différence, l'aliénation, les mons-tres, la
malformation, la mort. Les images jaillisent de sa tête,
induites par celles de l'actualité, dévorées, digérées,
imbriquées les unes aux autres, recréées selon une esthétique
qui convient à aujourd'hui et sur des supports adéquats.
Attentif aux manipulations génétiques, Matthieu Lapierre
observe, réfléchit, prend en compte mais n'émet pas de jugement.
Sa créativité naît de cet amas d'interrogations et d'états
des lieux. Il reste à distance. Faute d'être un scientifique,
il est artiste et poète. Car les images tendres du futur
bébé avec ses ailes d'ange sont poésie pure et bousculante.
Conjointe à celle d'un être monstrueux, elles résument ce
qu'il a dans la tête: créer une image belle autour d'une
idée qui peut paraître effrayante. Un détail va faire qu'à
la sortie, cet être qui était promesse n'aura aucune place
dans la société, n'aura aucune possibilité d'existence vraie,
en tout cas, il y aura une mise à l'écart automatique. Francis
Ponge parlait de la beauté de l'horreur. Il s'agit ici de
montrer la beauté dans des choses qui ne sont pas acceptées
dans notre environnement. Une certaine beauté. Violente,
dérangeante. Tout ce travail est aussi un travail intérieur.
Une recherche de mise à jour. Un accouchement, une construction
de soi. La violence, elle est en nous tous, au fond de nos
ventres. Les créations de Matthieu Lapierre sont ce qu'il
voit, ce qu'il a en lui. Elles disent qu'il est possible
d'accepter et de vivre avec le handicap. L'horreur, en fait,
c'est le rejet de la différence, c'est l'intolérance. Constat.
Et l'artiste joue là son rôle de témoin, véritablement imprégné
d'aujourd'hui, de nos mutations fantastiques et terrifiantes.
Cette perception large vise aussi les fortes positions de
Matthieu Lapierre contre le racisme et toute exclusion.
Le racisme, nous dit-il clairement, "c'est l'aboutissement
d'un état d'exclusion auquel on est toujours confronté.
Les bases de notre société occidentale se sont construites
autour d'une certaine exclusion. On n'a jamais composé avec
les éléments qui sont autour de nous."
Recalé, Matthieu Lapierre ? Décalé ? non pas.
Matthieu Lapierre revendique. Il crée ce pour quoi un artiste
existe, parler de son temps à travers des images, dénoncer,
revendiquer, être aux avant-postes. Être un éveilleur. À
une époque où l'on essaye de tout régler, de tout planifier,
l'accident est encore, nous dit-il, le dernier symbole de
liberté. Loin de la nostalgie, loin de la gratuité, Matthieu
Lapierre s'est engouffré dans la beauté sombre d'aujourd'hui.