Présentation
"J'oeuvre
en trois dimensions. Je fais des objets pour cerner mon
sujet : la voix intérieure. J'ai d'abord aligné des moutons
: pour la faire compter, paradoxalement la réveiller. Puis
j'ai bâti des maisons : pour l'y installer, au lieu du vide
la faire monologuer. Avec les cailloux j'ai voulu montrer
comment elle se terre au centre perdu, demeure introuvable
quelque part en soi. Enfin, lasse d'errer sur ses traces,
j'ai entassé des galets pour l'étouffer, la faire cesser,
retrouver la paix dans le silence premier. "
Anne
Geoffroy
Regard critique
Ce
qui frappe avant tout chez Anne Geoffroy, c'est la cohérence
et la continuité de sa démarche formelle qui décline avec
prodigalité quelques thèmes chers, et des matériaux récurrents
qui gagnent dans chaque nouveaux travaux une nouvelle lisibilité.
Cailloux, moutons, maisons... les sujets ont trait à quelques
éléments simples, qui oscillent entre Petit Prince et souvenirs
d'enfance. Elles les investit cependant dans une approche
conceptuelle qui ne cède rien à la sensibilité et à la matérialité
et joue au contraire avec elles, en ayant cette particularité
de combiner approche formelle et suggestion tactile. Les
matériaux sont en apparence d'un dépouillement extrême ;
sa démarche qui allie cependant une pratique récurrente
de la broderie et un travail sur la matérialité, en concevant
par exemple des galets de coton ou une maison-lit en duvet,
atteint à une sensibilité tactile et douce qui révèle une
authentique intériorité.
Au regard de Concentration, 2000, on s'interroge. Concentration.
Quelle est donc cette étrange nacelle de galets suspendus,
qui en interroge la densité et les propriétés fondatrices
? Qu'est-ce que la - à moins que nous ne devions
plutôt utiliser le démonstratif "cette",
l'absence de tout article devant le nom nous empêchant
de trancher entre abstrait et concret, acception matérielle
et immatérielle - concentration ? Nous aimons particulièrement
cette proposition étrange de masse en suspension
alors qu'il pourrait aussi bien s'agir, en un autre plan
immatériel celui-là, d'une caisse de résonnance
intime et personnelle. Entendez-vous par exemple le bruit,
le crissement des galets ? L'installation a alors cela de
paradoxal et de troublant que l'accoustique est feutrée,
comme étouffée dans une proposition que seule
l'imagination créatrice est capable de produire.
Les galets sont en coton et en drap. La résonnance
alors, par ce déplacement de matière, entre
sur un plan radicalement autre. Du déplacement et de la
redéfinition de l'émotion sonore et tactile, et de cet éventuel
travail sur le son et la musicalité, on passe insidieusement
et instantanément à une interrogation sur
l'essence même de l'intériorité. On frissonne, on s'émeut,
l'émotion ne cesse cependant d'interroger sa source même.
Si le galet échappe à sa matérialité fondatrice, que reste-t-il
encore de l'émotion intérieure qu'il est censé représenter
?
De la même manière, toujours avec ces cailloux de cotons,
une performance et un work in progress interroge le temps
dont nous aurions du parler. Nous trouvons cependant dans
ce travail sur lequel il faudra revenir de manière
plus poussée une façon de dénier à l'abstraction
sa propension à distancer et objectiver le propos. Une façon
subjective et riche de redimmensionner le champ de l'art
conceptuel en lui insufflant intériorité et réflexion sensible.
Arnaud
Jacob