Présentation
"La série des Gardes du corps comprend actuellement
trois éléments (Kopfhochhalter, Ohrensteifhalter, Anti-Baisse-Bras)
dont chacun se compose de supports différents : objet, performance,
vidéo.
Tels des orthèses [du grec "droit", correct"], ces "structures"
proposent de remédier à un mal ou un handicap. Ils sont
conçus pour "garder la tête haute", "garder les oreilles
raides*" et "ne pas baisser
les bras". Les gardes du corps possèdent chacun au moins
une partie rigide qui contraint le corps à prendre et à
garder une position inhabituelle et inconfortable.
Ainsi, se mouvoir devient une entreprise difficile avec
Kopfhochhalter, la démarche est trébuchante ; à force de
regarder en l'air ou de se heurter aux objets, chaque impuretée
du sol fait dérailler la petite roue fixée en bas de la
structure et marcher sur une rue pavée fait violement secouer
la tête. Il en résulte torticolis et hématomes au niveau
des mastoïdes. Ohrensteifhalter devient " objet à tirer
les oreilles " à l'aide de petites pinces fortement désagréables
: les cartillages rougissent, s'abîment.
De la même manière, Anti-Baisse-Bras [en cours de réalisation]
aura des inconvénients en ce qui concerne le déplacement,
la manipulation d'objets.
On peut alors constater que loin d'être de simples illustrations
d'expressions, les objets de Gardes du corps sont des orthèses
qui handicapent, sécrétant des dangers, tels des pièges."
Katrin
Gattinger
*"garder
les oreilles raides", die Ohren steif halten, est une expression
allemande qui désigne la même chose que "garder la tête
haute" et "ne pas baisser les bras", c'est-à-dire "persister",
"ne pas abandonner", "garder le moral", etc…
Regard critique d'Anna Durez sur Katrin Gattinger
Anne
Durez est critique, commissaire d'exposition, artiste photographe.
Garder
du corps
Les "Gardes du corps" de Katrin Gattinger semblent nourrir
un questionnement dont les différentes étapes tissent une
civière à un corps en proie aux expérimentations plus ou
moins douloureuses, et dont les conséquences sont plus ou
moins marquées. Jouant avec les mots et leur sens premier,
leur traduction littérale (allemand/français) "Anti-baisse-bras"
et "Objet à garder la tête haute" renouent avec l'origine
des expressions comme "ne pas baisser les bras" ou "garder
la tête haute". De même, l'"Objet à garder les oreilles
raides" traduit littéralement l'expression allemande "die
Ohren steif halten", c'est-à-dire "garder le moral".
Ainsi,
il est possible de rebondir à son gré, jusqu'à "tendre l'oreille"
cette fois, cultivant par là un décalage d'une langue l'autre,
d'un objet son corps et réciproquement. Chacun constitue
alors l'œuvre en elle-même, mais demeure néanmoins l'élément
au sein d'une série d'objets et de performances qui les
accompagnent avec humour. En effet, l'ambiguïté prend naissance
directement entre l'objet et le corps qui l'utilise, le
supporte, le comporte, c'est-à-dire le porte avec lui, qui
le garde de l'oubli. C'est dans cet espace restreint, entre
la chair vivante et la matière fabriquée et assemblée que
se joue le gage d'autant de frottements donnant naissance
à quelque chose de l'ordre de la souffrance ou de la jouissance.
Supportant des postures plus ou moins confortables, à la
limite du supportable parfois, l'artiste nous livre les
traces de ses expérimentations physiques sous forme de vidéos,
de performances ou de portraits photographiques. Elle nous
donne à voir également ces prothèses et appareillages très
réalistes, comme autant d'objets issus d'un imaginaire clinique
en réponse à une morale établie. Du rythme de ces actions
et du burlesque de ces postures renaît l'ambivalence des
valeurs et croyances qui ponctuent notre quotidien. Une
violence latente sourd d'une mise en scène dont elle fixe
les règles en fonction aussi d'obsessions formelles comme
la rotation, le cercle, le mouvement de balancier. Nombre
de pièges joués, de jouets piégés, de concentrés de vie
par défaut. Katrin Gattinger nous invite à souffrir avec,
à compâtir et à en rire. Ici, c'est le corps qui en pâtit
sous nos yeux, au sens propre. Le nôtre, si on décide d'utiliser
les "Garde du corps" qui, au lieu de nous éviter de chuter,
nous renvoient à une flagellation toute ordinaire, au fait
tout simplement de prendre conscience de l'existence de
nos propres limites. La vitesse rajoute à la sensation,
au manège qui se déploie. Le mouvement s'accélère, émet
des sons, marque le corps. Le voilà marqué, voilà ce qu'il
va conserver: quelques cicatrices, quelques dessins sur
les tissus abîmés, quelques gravures et inscriptions au
fil du temps, visibles dans la mesure du possible.