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C'est que, lorsque Xenakis compose ses premières pièces musicales
au début des années 50, la musique occidentale est à un tournant.
Dans un article intitulé "La Crise de la musique sérielle" et
paru dans la revue Gravesaner Blätter en 1955, il pointe l'obsolescence
du dogme dodécaphonique, ce mode de composition introduit au
début du siècle par l'Ecole de Vienne (Arnold Schoenberg, Alban
Berg, Anton Webern...) et fondant l'écriture musicale sur la
série des douze demi-tons de l'échelle chromatique. Pour Xenakis,
"les nouvelles esthétiques sortent des classifications admises
comme valables. Des milliers de sons, créés par la civilisation
machiniste, attendent des conceptions compositionnelles nouvelles
et efficaces. Comprendre et disposer de la continuité d'un son
glissé, d'une évolution continue, voilà deux des principaux
problèmes posés actuellement".
L'ambition xenakiste
est donc double. Il s'agit d'abord de faire du son, et non de
la note, l'élément premier de toute composition musicale présente
et future : c'est l'ambition d'une musique "acoustique", où
tout le spectre sonore pourrait être utilisé. Il s'agit ensuite
de libérer ce son des durées figées (blanche, noire, croche...)
que des siècles de composition lui ont imposé à travers la fragmentation
du temps en mesures.
Pour mener ce projet musical démesuré, nourri par des influences
diverses (Grèce antique, chant byzantin, traditions indiennes...)
et doté d'emblée d'un horizon infini de nuances, Xenakis se
met à forger ses propres outils. La notation musicale est bouleversée,
la partition abandonnée et remplacée par du papier millimétré
où le temps est l'abscisse, la hauteur du son l'ordonnée. L'écriture
d'un son devient par exemple un segment de droite plus ou moins
long (durée) et plus ou moins incliné (glissando, variation
de la hauteur). Une sonorité se définit alors comme une fonction
mathématique du temps ; il est fait appel aux sciences et aux
modes de calculs combinatoires comme outils de la composition.

Ozalides de la
partition de Iannis Xenakis, "Nomos Gamma", Salabert, 1968.
Les idées les plus
folles se mettent alors à naître dans l'esprit du compositeur.
Les enchaînements de sons les plus variés sont imaginés (la
botte de foin mal ordonnée), les limites des fonctions-sonorités
deviennent infinies et la dextérité des instrumentistes ne suffit
plus à les convertir auditivement en sons. Pour l'exécution
et l'interprétation des œuvres, le recours à la machine électronique
devient peu à peu nécessaire et c'est alors que commence l'aventure
de la musique dite "électroacoustique".
Chez Xenakis, celle-ci revêt surtout deux aspects. Dans son
Centre d'étude de mathématique et automatique générale (CEMAMu),
fondé en 1972, le compositeur tente d'abord d'aboutir à une
musique dite "stochastique", c'est-à-dire générative, autoengendrée
par ordinateur. De plus, comme le remarque l'universitaire Makis
Solomos, "on peut en retour schématiser visuellement les sonorités"
que Xenakis compose sur ordinateur. Par l'intermédiaire du geste
graphique sur la palette électronique, la notation musicale
devient aussi dessin, symbole visuellement ressemblant du stimulus
auditif provoqué par l'écoute du son et, par-là, art de l'espace.
C'est peut-être
cette capacité à mêler les genres, les influences, et à transformer
les grandeurs, qui ont fait le rêve, la folie, la mystique de
Xenakis. "Il faut être constamment un immigré", confiait-il
en 1997 dans un livre d'entretiens récapitulatifs qui, quatre
ans plus tard, allait avoir valeur de testament
(*). Rien d'étonnant, dès lors, à ce que certaines pièces
écrites à la fin de son oeuvre - on pense notamment à l'époustouflant
Keqrops, composé en 1986 pour piano et orchestre - semblent
se développer comme un déplacement, comme une accélération sans
fin.
Benjamin
Bibas
retour
(*)
Iannis Xenakis, Il faut être constamment un immigré,
entretiens avec François Delalande, Buchet-Chastel, 1997.
En savoir plus : www.iannis-xenakis.org
Flu' recommande particulièrement
l'ouvrage dirigé par François-Bernard Mâche, Portrait(s)
de Iannis Xenakis, Bibliothèque nationale de France, 2001,
228 p., 29 euros.
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