Aimez-vous la nature morte ?
Dans les caves voûtées du palais de Sully, lieu dit Patrimoine de la
photographie, le souffle ardent du macabre accompagne les uvres de Joël-Peter
Witkin. Sulfureuse exposition dont il est improbable de pouvoir sortir indemne. Cest
avec peine que lon émerge et tout aussi laborieusement que lon parvient à se
dépêtrer de cet univers cruel et angoissé. Le visiteur a côtoyé labominable, le
sordide, mais il a aussi participé à une expérience mentale et plastique. Photographe
de renom, appartenant désormais aux classiques, artiste dément, pervers, mystique,
Witkin a brossé dintrigants et surtout dinquiétants tableaux où la
représentation du corps est poussée à son paroxysme, lécurement.
Au beau milieu de la société du paraître,
dans la civilisation de Narcisse et de lexaltation du moi, il met en scène la
monstruosité, exhibe les réprouvés, les culs-de-jatte et les manchots, les obèses, les
femmes-troncs, les sado-maso fétichistes et les ex-acrobates démembrées. Tandis que le
corps, dès lors quil se soucie de son intégration sociale, est chargé de lutter
contre la monstruosité la monstruosité corporelle qui réside en chacun de nous.
Witkin célèbre avec complaisance la dégradation de limage du corps, magnifie la
représentation du tortueux, du répugnant, de linforme.
A lépreuve de cette activité, le corps
même du support photographique est manipulé, trituré, rongé. Limage-corps aux
tons cendrés, presque incandescents, est mise à mal, déchirée et rageusement grattée.
Dans sa vision dégénérée et son culte dune beauté contraire, la photographie
devient pour Witkin linstrument dune tératologie expérimentale.
Matérialisation de ses fantasmes, déchaînement de ses démons, mise en scène de ses
monstres intérieurs, lunivers clos quil recrée est lexpression
dun climat délirant, névrotique et terrifiant.
Ce monde est une prison de chair.
Les clefs de fa inscrites sur le dos de Bibi, Le Violon dIngres de
Man Ray, se creusent chez La Femme qui fut oiseau de Witkin en de larges
bouffissures, " traces de la liberté quon lui aurait
arrachée ". A linstar du sculpteur qui racle et taille, le photographe
désigne, dans les corps amputés, dans la chair crevassée et blessée, lenveloppe
de tout cadavre en devenir.
Le corps, cellule et cercueil est une
nature morte.
Puisque la vie semble indissolublement liée à la naissance et à la mort, puisque
la vie commence déjà à lutter avec la mort qui se nourrit de sa naissance, à
lexemple de la femme-tronc qui a résisté au cintre avec lequel sa mère voulait
avorter, puisquaussi bien la vie meurt avant même de naître, Witkin charrie des
non-corps en lutte avec la vie, des ftus, des bout de corps recueillis à la morgue,
quil agence tels des fruits ou des objets dans de lugubres compositions picturales.
Il est vrai quil y a dans les photographies de Witkin, qui sest
dailleurs nourri dart et dimages de toutes sortes, tous les éléments
de la peinture : la composition, la couleur, la lumière, la matière
Mais ces
natures mortes ont la prétention de transcender par la vénération la morbidité des
moignons et des membres coupés.
Connaissez-vous ce genre pictural, la
nature morte ?
La nature morte nest-elle pas dune certaine façon, la disparition de
la part secrètement habitée par la présence invisible de lesprit ? Ny
a-t-il pas déjà dans toute nature morte une métaphysique implicite du monde en tant
quil se suffit à lui-même, sans plus avoir besoin de Dieu ?
Dieu, avec la beauté, fait partie des deux grands mystères quinterroge
lartiste. Dostoïevski, face au Christ mort dHolbein, disait que devant cette
nature morte un croyant pouvait perdre la foi. Witkin, lui, représente le sacrifice
chrétien par la crucifixion dun cheval.
Joris
Lachaise
Jusqu'au 26 mars 2000 à l'Hotel de Sully
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