Une
petite musique de nus
Il
y a, dans la légende de Willy Ronis, le fantôme d'un musicien,
devenu, par la force des choses, dit-il parfois, photographe.
Épris des sons, des harmonies, des rythmes, Willy Ronis dut,
finalement, faire avec, composer avec la lumière. Il s'agissait
avant tout de devenir l'artiste qu'il était. Ainsi, avec la
lumière, a-t-il construit une œuvre qui couvre tous les sujets
classiques des photographes du XXe siècle. Dans cette oeuvre,
le thème du nu féminin occupe une place importante depuis
plus d'un demi-siècle. Pour cette rentrée 2001, la Galerie
Camera Obscura, qui a déjà exposé Willy Ronis en 1996, consacre
à nouveau quelques semaines au photographe et à ses nus. L'exposition
est complétée, dans la deuxième salle, par une série de vintages,
pour la plupart des images peu connues, réalisées de 1934
à 1955.
La
Femme enchantée
Corps-instruments,
corps-partitions, corps-rythmes… À voir ces images pures,
élégantes, limpides, il semble bien que la femme soit "la
plus belle réussite de la création", comme le dit Ronis. Des
nus à voir presque comme des paysages, d'une beauté justement
non convulsive… Des femmes abandonnées, mais pas sans retenue…
Les gestes sont esquissés, les formes sont douces, voire rondes,
les peaux révèlent leur grain, les cheveux leur poids. Que
la pose ait été prise en 1945 devant le photographe encore
jeune homme, ou qu'elle soit récente et qu'elle laisse imaginer
telle belle jeune femme sous le regard du vieil homme, les
images sont semblables dans ce qu'elles dégagent : la femme
est éternelle et le photographe intact dans l'émotion dont
il rend compte.
Photographier,
c'est donner
Au-delà
de l'admiration que l'on peut avoir pour la parfaite simplicité
de ces images, un autre sentiment s'impose : celui du respect
que le photographe a eu de ses sujets. Regarder l'autre, pour
Willy Ronis, c'est lui ajouter quelque chose. Ronis ne prend
pas, en photographie. Il donne. Avec une morale de la distance
et de la pudeur, sans égotisme, en s'effaçant pour que la
lumière soit et révèle le corps. Pas de voyeurisme, peu de
mise en scène : il ne s'agit pas de choquer ou de provoquer
quelque chose. À travers une sensible harmonie du fond (la
petite musique) et de la forme (les lignes), l'art doit d'abord
être lisible.
Des
tirages d'exception
La
deuxième partie de l'exposition est consacrée à une série
de vintages. Les tirages, réalisés à l'époque des prises de
vue, soit entre 1934 et 1955, ajoutent, par leur qualité,
à la connaissance du photographe. D'Aubervilliers à Volendam
(Hollande), du retour des prisonniers (1945) au festival de
Cannes (1954), ces images montrent la diversité des expériences
qui ont permis à l'œuvre de se constituer. Elles témoignent
de cette recherche de l'instant magique où toutes les lignes
qui vont faire l'image s'organisent et s'harmonisent, comme
autant de notes et de rythmes d'un moment musical.
Le
moment magique de l'exposition aura sans doute lieu le 25
septembre vers 18h, lorsque Ronis présentera, à la Galerie,
le portfolio édité pour l'occasion et comportant 12 photographies,
tirées en phototypie, procédé d'impression de type lithographique,
sur papier Fabriano. Pour les plus heureux (et les plus riches,
quoique…), trente exemplaires de tête de l'ensemble comporteront
un tirage au platine d'une œuvre du photographe, dont on attend
qu'il nous donne encore à voir et à vivre beaucoup d'autres
moments d'exception.
Fabienne
Siegwart
Autre
article sur Willy Ronis (novembre 2000)
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