Le temps, vite. Aujourdhui plus que jamais, alors que je me levais tôt pour
pouvoir visiter le nouveau Beaubourg avant la foule du plein après-midi, la question du
temps et de la cadence de la visite se posait de façon hypertrophiée. Diverses solutions
se présentaient : en tant quamateur consciencieux, aurai-je le temps de tout voir ?
Au titre de zappeur effréné, me faudrait-il au contraire une heure seulement pour
parcourir lexpo et dénicher ce que jy étais venu traquer ? Ou le
spectateur attentif que je suis se laisserait-il tout simplement capter, sans plus se
poser la question oiseuse et essentielle, Le temps, vite ? Il fallait que les Temps
modernes (et larrivée de mécènes privés dans le champs de linstitution
culturelle) que fêtait la grande réouverture de Beaubourg à lentrée du XXIe
siècle incorporent - également - essentiellement - cette sempiternelle question du
devenir humain, commun et si viscéralement singulier... Car après tout, pourquoi, le
temps pressant, aller courir les expositions...Temps du travail, temps des loisirs, temps des transports et temps des
télécommunications. En plus de ce temps historique, évoqué grâce à des prêts du
musée du Louvre notamment - un clepsydre égyptien, des calendriers révolutionnaire,
maya ou chinois, et qui permettent une appréhension du temps à une échelle également
historique - lexposition ne se cantonne dabord pas à une vision purement
artistique. Beaubourg retrouve là sa vocation pluridisciplinaire initiale et les temps
sociaux, politiques, philosophiques ou économiques sont également figurés. Comme par
une correspondance qui ne devrait pas être une simple image, une bibliothèque
réfléchissant tous les domaines de savoir est proposée à la libre consultation du
public, métaphore exacte du lieu du musée tel quil se présente aujourdhui
par delà sa scénographie : ouvert à tous et réservé à chacun, multiartistique et
pluriculturel. Vous pourrez y lire Bachelard, Michelet, Aron ou Poulet, à loisir...
Temps de lintériorité, irréversibilité du
devenir, Vanités. Lieux par excellence du temps subjectif, lintimité et le
sentiment de lirréversibilité, jusquà la seconde ultime, et
lobsession denregistrer sa propre présence ici et maintenant, se déclinent
avec les natures mortes de Gerhard Richter ou les autoportraits de Mapplethorpe, ou aussi
la très convaincante installation One hundred Live and Die de Bruce Nauman. Une
grande place est faite aux uvres, peintures, sculptures, photographies mais aussi
installations et performances, qui réfléchissent le thème proposé en usant de
stratagèmes : instantanéité dérobée de la photographie, dynamisme inné de
limage cinématographique, expressivité de la répétition ou de la sérialisation.
Très efficace est en la matière la démonstration de Felix Gonzalez-Torres, qui avec
deux simples horloges composent des Perfect Lovers promis à toute éternité. Sans
une durée propre telle quen a limage animée, une uvre, en deux ou
trois dimensions, souffre donc à figurer le temps, à moins de recourir à
lallégorie ou à la juxtaposition. Abstraction fondamentale qui oblige ainsi à
biaiser systématiquement, il nest finalement jamais possible dappréhender le
temps autrement que par des analogies, dont la première, la musique, avec un
environnement sonore de Heiner Goebbels par exemple, donne la plus exacte mesure. Toute en
sensations, irruptions, surprises.
Réflexion troublante sur limage et simulacre absolu,
limmersion dans le temps carcéral imaginée par Laurie Anderson (Dal Vivo
Stories) dévoile ce qu aucune caméra n avait jusquà
présent pu montrer, tandis que la lecture in extenso de la Recherche du temps
perdu, pour ne citer que ces deux derniers exemples dans cette pléthore parfaitement
orchestrée, défie tout ce quon pouvait imaginer du temps de la lecture, autre
temps ici célébré...
La formidable réussite de cette exposition est donc, par
delà lextrême diversité des corollaires et des approches proposés, de respecter
et concilier la mesure de chacun : grand public, amateurs dart, curieux des
techniques de tous poils et jusquau collectionneur patenté (grand choix de
calendriers de la poste, comme en libre service), le temps nous est, simplement, donné.
Et fait notable, le spectateur placé au cur de lexposition, est libre
daller, dapprécier, de comprendre à son rythme, sans que jamais nulle
interférence ne se produise. Dans cet environnement nouveau, et notamment par la
scénographie volontiers intimiste et lutilisation judicieuse du multimédia, on
apprécie que le temps du musée se règle au diapason, de concert avec le temps
collectif, sur le temps, vite, préservé, privé.
Arnaud
Jacob |