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Sebastião Salgado est un homme qui transcende toutes les frontières, quelles soient géographiques, sociales ou politiques, quelles soient celles de
linaccessible, de linénarrable, de loublié. Doté dun appareil, il parcourt le monde depuis près de trente ans à la rencontre des hommes, pour
témoigner sur leur sort.
Le reporter brésilien, né à Aimorés en 1944, expose aujourdhui 300 clichés à la Maison Européenne de la Photographie ; il a construit un voyage en
cinq temps, à la rencontre dune humanité en mouvement : « Les émigrants et les réfugiés », « LAsie, le nouveau visage urbain du monde », « La
tragédie africaine », « lAmérique Latine, exode rural et désordre urbain », « Les enfants daujourdhui, hommes et femmes du siècle prochain ». Dès
les premières images, on est porté par son regard : un regard subjectif et beau qui entraîne toutes les subjectivités qu'il rencontre. Ses clichés,
invariablement à la croisée de deux expériences, expriment toujours deux visions : la sienne propre, qui expurge une idéologie, et celle, si
puissamment évocatrice, de celui qui sest invariablement offert à la prise de vue.
Un regard de souffrance et cest toute lhumanité en souffrance qui se dégage des visages saisis sur les chemins du voyage. Pas nimporte quel
voyage : celui qui fait fuir, chargé de détresse et despoir. Des hommes en déroute, lancés sur des voies chaotiques. Des hommes et des femmes
victimes de la plus grande épopée moderne. Ils fuient la misère, la douleur, la guerre. Ils sont des millions à se déplacer en groupes, solidaires mais
abandonnés. Quils échouent dans les bidonvilles des mégalopoles asiatiques, quils sentassent dans des camps en Afrique ou quils errent, chassés
de leurs terres, en Amérique Latine ou en Europe, les rejetés du monde partagent le même drame et le conjuguent dans toutes les langues. Un
drame ancestral et moderne, celui politique de lexode, celui économique des transformations du travail, celui contemporain de la mondialisation.
Mais soudain, cet enfant blotti dans les bras de sa mère : il lui sourit. Ils sont assis aux abords dun camp de réfugiés rwandais en Tanzanie. Une
brume nébuleuse laisse apercevoir les tentes du campement et lattente tragique. Ce sourire et la force de la composition photographique nous
rapprochent de linstant et nous en fait comprendre le sens, la portée humaniste.

A ceux qui lui reprochent lesthétisme noir et blanc de ses reportages, Salgado répond : "Il n'y a aucune raison de faire, dans une nature qui est
belle, des images laides sous prétexte que les gens vivent des conditions difficiles". Et ses photos sont magnifiques. En respectant avant tout ses
sujets et en leur offrant le meilleur de son art, Salgado les restitue dans leur dignité essentielle.
Chrystel
Jubien
Around the world, around the world
Après des études d'économie et un emploi au sein de l'Organisation mondiale du café, Salgado se lance dans la photographie et entre chez Gamma
en 1975. Il rejoint Magnum en 1979 et créé finalement sa propre agence, "Amazonas Images", en 1994, qui le représente exclusivement. Ses
photographies ont acquis une renommée internationale après une enquête sur la famine au Sahel, effectuée en 1984-1985. En 1993, il publie un
livre colossal consacré au travail, La Main de l'Homme. Son dernier projet a pour thème « la réorganisation de toute lespèce humaine ». Une
enquête documentaire gigantesque : six ans et demi de voyage à travers quarante-sept pays. Le diptyque qui en relate laventure,
Les Enfants de
l'Exode et Exodes, le second volume qui paraît aujourdhui, réunit plus de 400 photographies. Louvrage connaît une diffusion mondiale avec sept
traductions et des expositions simultanées au Brésil, au Portugal, en Italie, en Espagne, aux
Etats-Unis
Le travail est de grande envergure et lambition généreuse : rassembler les énergies, à travers le monde entier, autour des questions de migrations
des populations. En France, par exemple, des débats seront organisés dans soixante lieux différents (Forum des
Fnac). Canal+ diffuse tous les jours
vers 22h30 (jusquau 10 mai) trente films réalisées par Alain Taïeb et présentant des photos racontées par Salgado lui-même.
La photo peut-elle changer quelque chose ? Un cliché seul sûrement pas mais quand il est relayé de la sorte il peut certainement prendre part à la
prise de conscience. A la rencontre des déracinés du monde, Salgado nous éclaire sur un des problèmes majeurs de notre époque. De la manière la
plus belle et la plus touchante - car la photographie est un langage universel - il donne à voir la condition humaine de ce monde moderne en
devenir.
Chrystel
Jubien |